Nous partîmes le 9 Juin à la pointe du jour; nous passâmes devant Asfun, à deux lieues et demie d'Esné: ce village est élevé sur de vastes décombres; il paraît plus naturel d'y chercher les ruines d'Aphrodilopolis, Asphinis ou Asphunis, que de les trouver dans celles du temple que je viens de décrire. Ce que Strabon dit de cette ville convient davantage à l'éloignement de Latopolis, et l'affinité du nom d'Asfun à Asphunis, affinité dont il y a nombre d'exemples en Égypte, me ferait encore pencher pour cette opinion; au reste Sofinis, à une demi lieue plus loin, a aussi ses éminences, mais moins considérables: ces deux villages sont dépourvus de monuments. Quelques fouilles découvriront peut-être un jour auquel des deux appartient l'honneur d'avoir été la ville de Vénus. Après avoir marché tout le jour au soleil, nous arrivâmes rôtis à Hermontis; la chaleur de l'air était devenue moins étouffante, mais les rayons du soleil n'étaient pas moins brûlants: on peut dire cependant que l'époque de la croissance du Nil, où soufflent les vents du nord, est celle où la chaleur de l'été en Égypte cesse d'être insupportable: il suffit de se garder des rayons du soleil pendant six heures, c'est-à-dire depuis neuf heures jusqu'à trois; le reste du jour l'air est léger, et les nuits sont transparentes et fraîches: mais l'objet de notre voyage avait été une reconnaissance des canaux et l'établissement de l'organisation des travaux de la campagne; par conséquent nous étions obligés de voyager aux heures les plus brûlantes du jour pour y trouver les travailleurs. Plusieurs des nôtres moururent de chaud dans cette traversée: rien n'est affreux comme cette mort; on est surpris tout à coup d'un mal de coeur, et aucuns secours ne peuvent prévenir des défaillances qui se succèdent, et dans lesquelles expirent les malheureux qui en sont atteints: des chevaux même éprouvèrent le même sort.
Nous vîmes avec quelque satisfaction que l'espoir de jouir des fruits de ses travaux avait fait anticiper sur nos volontés: les champs étaient couverts de cultivateurs occupés à défricher les canaux, déjà plus qu'à demi creusés; et les paysans ne se détournaient de leurs occupations que pour apporter de l'eau et des pastèques à nos soldats, dont la contenance pacifique ne les effrayait plus. Une autre circonstance consolante pour le pays et pour nous, c'est que les villages avaient arrêté entre eux que le rachat du sang était aboli, et la punition des nouveaux crimes renvoyée à notre équité. Le rachat du sang est un de ces fléaux, fils du préjugé et de la barbarie, qui élevaient des barrières entre chaque pays, et en interceptaient la communication: si une querelle particulière, un accident, avait causé la mort de quelqu'un, le défaut de justice, la vengeance, un honneur mal entendu, accumulaient représailles sur représailles, et dès lors une guerre éternelle. On ne marchait plus qu'en nombre et armés; les visites d'affaires étaient des expéditions; les chemins cessaient d'être pratiqués; on n'y rencontrait plus que les piétons de la classe la plus abjecte, ce qui ne pouvait qu'ajouter au peu de sûreté des routes. L'oubli des erreurs passées fut donc la première influence heureuse de la justice de notre gouvernement. Un autre bonheur pour les habitants aisés fut de pouvoir impunément se parer de leurs richesses, venir chez nous tous les jours mieux vêtus, manger ensemble sans essuyer une avanie ou un surcroît d'impositions. Nous fûmes nous-mêmes invités, traités avec magnificence par des gens bien vêtus que nous n'avions jamais aperçus, qui, pleins de sens et d'esprit, parlaient avec sagacité de nos intérêts et des leurs, de nos erreurs, de leurs besoins, parlaient de Desaix avec respect et confiance: j'entrevoyais enfin l'époque où le bonheur allait doubler la population, déjà suffisante à la culture, où les manufactures et les arts deviendraient utiles au repos politique; celle enfin où le gouvernement serait peut-être obligé, pour occuper la multitude, de faire élever comme autrefois des pyramides.
Nouvelle Visite à Thèbes.--Tombeaux des Rois.
Nous approchions de Thèbes, je devais voir cette fois les tombeaux des rois; la dernière curiosité qui me restât à satisfaire sur ce territoire si intéressant; mais, comme si le sort m'eût envié des satisfactions complètes en ce genre, je vis le moment où ces monuments dont je venais d'acheter la vue par une marche pénible de plus de cinquante lieues allaient encore m'échapper. Usant de la sécurité qui s'établissait, j'avais galopé en avant pour prendre quelques traits des ruines des temples de Médinet-A-Bou, où la troupe devait me reprendre en passant: j'arrivai une heure avant elle; je fis une vue du temple qui touche au village: je vis qu'à droite de ce temple il y avait un monument carré, qui était un palais attenant au temple, fort petit à la vérité, mais dont les portiques voisins pouvaient servir de prolongements dans un climat où des galeries de colonnes et des terrasses sont des appartements. Je fis un dessin du petit palais, qui a un caractère tout différent des autres édifices, par son plan et par son double étage de croisées carrées, par les espèces de balcons soutenus par quatre têtes en attitudes de cariatides. On a à regretter que ce monument particulier soit si dégradé, surtout dans son intérieur, et que ce qui reste de la décoration de son extérieur soit aussi fruste: les sculptures qui décorent les murailles extérieures, comme dans la partie du temple de Karnak que j'ai soupçonné être un palais, représentent des figures de rois menaçant des groupes de captifs prosternés.
Toujours précédant la troupe et pressé par sa marche, je courus aux deux colosses; dont je fis une vue avec l'effet du soleil levant à la même heure où l'on avait coutume de venir pour entendre parler celui de Memnon; ensuite j'allai au palais isolé, appelé le Memnonium, dont je fis la vue. Pendant que je m'oubliais à observer, on oubliait de m'avertir, et je m'aperçus que le détachement était déjà à une demi lieue en avant; je me remis au galop pour le rejoindre. La troupe était fatiguée, et l'on remettait en question si l'expédition des tombeaux aurait lieu: je dévorais en silence la rage dont j'étais animé; et je crois que ce silence obtint plus que ce que m'aurait dicté le mécontentement que j'éprouvais, car on se mit enfin en route sans autre discussion. Nous traversâmes d'abord le village de Kournou, l'ancienne Nécropolis: en approchant de ces demeures souterraines, pour la troisième fois les incorrigibles habitants nous saluèrent encore de plusieurs coups de fusils. C'était le seul point de la Haute Égypte qui refusât de reconnaître notre gouvernement; forts de leurs demeures sépulcrales, comme des larves, ils n'en sortaient que pour effrayer les humains; coupables de nombre d'autres crimes, ils cachaient leurs remords, et fortifiaient leur désobéissance de l'obscurité de ces excavations, qui sont si nombreuses, qu'à elles seules elles attesteraient l'innombrable population de l'antique Thèbes. C'était en traversant ces humbles tombeaux que les rois étaient portés à deux lieues de leur palais, dans la silencieuse vallée, qui allait devenir leur paisible et dernière demeure: cette vallée, au nord-ouest de Thèbes, se rétrécit insensiblement; flanquée de rochers escarpés, les siècles n'ont pu apporter que de légers changements à ses antiques formes, puisque vers son extrémité l'ouverture du rocher offre à peine encore l'espace qu'il a fallu pour passer les tombes, ainsi que les somptueux cortèges qui accompagnaient sans doute de telles cérémonies, et qui devaient produire un contraste bien frappant avec l'austère aspérité de ces rochers sauvages: cependant il est à croire qu'on n'avait pris cette route que pour obtenir de plus grands développements, car la vallée depuis son entrée dérivant toujours au sud, le point où sont les tombeaux ne doit être que très peu éloigné du Memnonium; et ce ne fut cependant qu'après trois quarts d'heure de marche dans cette vallée déserte qu'au milieu des rochers nous rencontrâmes tout à coup des ouvertures parallèles au sol, ces ouvertures n'offrent d'abord d'ornements architecturaux qu'une porte à simples chambranles de forme carrée, ornée à sa partie supérieure d'un ovale aplati, sur lequel sont inscrits en hiéroglyphes un scarabée, une figure d'homme à tête d'épervier, et hors du cercle deux figures à genoux en acte d'adoration: dès que l'on a passé le seuil de la première porte on trouve de longues galeries de douze pieds de large, sur vingt d'élévation, revêtues en stuc sculpté et peint; des voussures, d'un trait élégant et surbaissé, sont couvertes d'innombrables hiéroglyphes, disposés avec tant de goût, que, malgré la bizarrerie de leurs formes, et quoiqu'il n'y ait ni demi-teinte ni perspective aérienne dans ces peintures, ces plafonds offrent cependant un ensemble agréable, et un assortiment de couleurs dont l'effet est riche et gracieux. Il aurait fallu un séjour de quelques semaines pour chercher et établir quelque système sur des sujets de tableaux aussi nombreux et encore plus mystérieux, et l'on ne m'accordait que quelques minutes, encore était-ce d'assez mauvaise grâce; je questionnais tout avec impatience; précédé de flambeaux, je ne faisais que passer d'un tombeau à un autre: au fond des galeries les sarcophages, isolés, d'une seule pierre de granit de douze pieds de long sur huit de large, étaient ornés d'hiéroglyphes en dedans et en dehors; rondes à un bout, carrées à l'autre, comme celle de la mosquée de S.-Athanase à Alexandrie, ces tombes étaient surmontées d'un couvercle de même matière, et d'une masse proportionnée, fermant avec une rainure: ni ces précautions ni ces masses énormes amenées de si loin et à si grands frais n'ont pu sauver les restes des souverains qui y étaient renfermés des attentats de l'avarice; toutes ces tombes sont violées: à la première que l'on rencontre, la figure du roi ou celle de quelque divinité protectrice, est sculptée sur le couvercle du sarcophage; cette figure est si fruste que l'on ne peut distinguer au costume si c'est celle d'un roi, d'un prêtre, ou d'une divinité: dans d'autres tombeaux la chambre sépulcrale est entourée d'un portique en pilastres; les galeries, bordées de loges soutenues de même manière, et de chambres latérales creusées dans une roche inégale, sont revêtues d'un stuc blanc et fin, sur lequel sont sculptés des hiéroglyphes colorés, et d'une conservation surprenante; car, à l'exception de deux des huit tombeaux que j'ai visités, où l'eau est entrée, et qu'elle a dégradés jusqu'à hauteur d'appui, tous les ornements des autres sont d'une parfaite conservation, et les peintures aussi fraîches que si elles venaient d'être achevées; les couleurs des plafonds, en fond bleu avec des figures en jaune, sont d'un goût qui décorerait nos plus élégants salons.
On avait sonné le boute-selle, lorsque je découvris de petites chambres, sur les murs desquelles était peinte la représentation de toutes les armes, telles que masse d'armes, cotte de mailles, peau de tigre, arcs, flèches, carquois, piques, javelots, sabres, casques, cravaches et fouets; dans une autre une collection des ustensiles d'usage, tels que coffre à tiroir, commode, chaise, fauteuil, tabouret, lit de repos et pliant, d'une forme exquise, et tels que nous les admirons depuis quelques années chez nos ébénistes lorsqu'ils sont dirigés par des architectes habiles: comme la peinture ne copie que ce qui existe, on doit rester convaincu que les Égyptiens employaient pour leurs meubles les bois des Indes sculptés et dorés, et qu'ils les recouvraient d'étoffes brochées; à cela était jointe la représentation d'ustensiles, comme vases, cafetières, aiguière avec sa soucoupe, théière et corbeille; une autre chambre était consacrée à l'agriculture avec les outils aratoires, une charrue telle que celles d'à présent, un homme qui sème le grain sur le bord d'un canal des rives duquel l'inondation se retire, une moisson faite à la faucille, des champs de riz que l'on soigne; dans une quatrième une figure vêtue de blanc, jouant d'une harpe à onze cordes; la harpe sculptée avec des ornements de la même teinte et du même bois que celui dont on se sert actuellement pour fabriquer les nôtres. Comment pouvoir laisser de si précieuses curiosités avant de les avoir dessinées! comment revenir sans les montrer! je demandai à hauts cris un quart d'heure; on m'accorda vingt minutes la montre à la main; une personne m'éclairait tandis qu'une autre promenait une bougie sur chaque objet que je lui indiquais; et je fis ma tâche dans le temps prescrit avec autant de naïveté que de fidélité: je remarquai beaucoup de figures sans tête; j'en trouvai même avec la tête coupée; elles étaient toutes d'hommes noirs; et ceux qui les coupaient et qui tenaient encore le glaive instrument du supplice étaient rouges: étaient-ce des sacrifices humains? sacrifiait-on des esclaves dans les tombeaux? ou était-ce le résultat d'un acte de justice, et la punition du coupable?... J'observais tout ce que je rencontrais, et je mettais dans mes poches tout ce que je trouvais de fragments portatifs: à l'inventaire que j'en fis depuis je trouvai la charmante petite patère en terre cuite que j'ai dessinée, morceau digne du plus beau temps des arts chez toutes les nations qui s'en sont le plus occupées; des figures de divinités en bois de sycomore, ébauchées avec une franchise extraordinaire; des cheveux, fins, lisses et blonds; un petit pied de momie, qui ne fait pas moins d'honneur à la nature que les autres morceaux en font à l'art; c'était sans doute le pied d'une jeune femme, d'une princesse, d'un être charmant, dont la chaussure n'avait jamais altéré les formes, et dont les formes étaient parfaites; il me sembla en obtenir une faveur, et faire un amoureux larcin dans la lignée des Pharaons! Enfin on m'arracha de ces tombeaux, où j'étais resté trois heures, où j'aurais pu être tout autant occupé pendant trois jours! le mystère et la magnificence intérieure de ces excavations, le nombre de portes qui les défendaient, tout me fit voir que le culte religieux qui avait creusé et décoré ces grottes était le même que celui qui avait élevé les pyramides. Enfin nous quittâmes bien vite ces retraites ou tant d'objets intéressants devaient nous retenir, pour arriver de bonne heure à Alicate, où personne n'avait rien à faire. J'éprouvai, comme toutes les autres fois, que la traversée de Thèbes était pour moi comme un accès de fièvre, comme une espèce de crise qui me laissait une impression égale d'impatience, d'enthousiasme, d'irritation et de fatigue.
Jarres de Terre à mettre l'Eau.
Le lendemain matin nous arrivâmes de bonne heure à Nagadi, riche bourg peuplé de chrétiens; l'évêque Copthe, la crosse à la main, à la tête de tous ses fidèles, vint au-devant de nous, et nous conduisit à une maison où était préparé un déjeuné pour l'état-major et tout le détachement, c'était sans doute en actions de grâces d'avoir délivré le pays des courses des Mekkains, et particulièrement d'avoir tiré l'évêque de la captivité où nous l'avions trouvé au château de Benhoute. Nous vînmes coucher à Balasse, qui a donné son nom aux jarres de terre, dont ses manufactures fournissent non seulement toute l'Égypte, mais la Syrie et les îles de l'Archipel; elles ont la qualité de laisser transsuder l'eau, et par-là de l'éclaircir, et de la rafraîchir; fabriquées à peu de frais, elles peuvent être vendues à si bon marché, qu'on s'en sert souvent pour construire les murailles des maisons, et que l'habitant le plus pauvre peut s'en procurer en abondance: la nature en donne la matière toute préparée dans le désert voisin; c'est une marne grasse, fine, savonneuse, et compacte, qui n'a besoin que d'être humectée et maniée pour être malléable et tenace: et les vase que l'on en fait, tournés, séchés et cuits à moitié au soleil, sont achevés en peu d'heures par l'action d'un seul feu de paille; on en forme des radeaux, que tous les voyageurs en Égypte ont décrits: ils se transportent ainsi le long des bords du Nil; on en débite une partie dans le chemin; le reste s'embarque à Rosette et à Damiette pour le faire passer en pays étrangers: j'ai trouvé les mêmes jarres, dans les mêmes formes, employées aux mêmes usages; montées sur les mêmes trépieds, dans des tableaux hiéroglyphiques, et dans des peintures sur des manuscrits.
Insurrection et Massacre à Demenliour.
Le lendemain, nous arrivâmes de bonne heure vis-à-vis Kéné, où nous trouvâmes le Nil six pieds plus élevé que nous ne l'avions laissé.