Nous apprenons que Mourat-bey a quitté les Oasis, qu'il est descendu par la route de Siouth dans les environs de Miniet, qu'il a ouvert des intelligences dans la Basse Égypte, et jusqu'au nord de l'Afrique, qu'il en a fait arriver un émissaire qui a débarqué à Derne. Cet émissaire n'est rien moins que l'ange êl-Mahdi, annoncé et promis dans le coran; il est reconnu par un adgi conduisant deux cents Mongrabins; le drapeau du prophète est déployé, les prodiges sont annoncés; les fusils, les canons même des Français ne pourront atteindre ceux qui suivront cette enseigne sacrée; nombre d'Arabes joignent ce premier rassemblement: il arrive tout à coup dans la province de Bahiré, s'empare de Demenhour gardé par soixante Français; à ce premier succès, les partisans de cette nouveauté accourent, les Bédouins arrivent de toutes parts, la tourbe devient innombrable, semblable aux tourbillons qui traversent le désert, élevant dans leur marche des trombes de sable et de poussière, semblent en même temps menacer le ciel et la terre; mais au premier objet dont leur base est atteinte, penchent, vacillent, et s'évanouissent dans l'espace. Un détachement est envoyé; Demenhour est repris, quinze cents hommes des révoltés sont tués, le reste se disperse; l'ange êl-Mahdi blessé n'échappe qu'avec peine; l'illusion cesse, et le fantôme et l'armée n'existent déjà plus.
Les nouvelles de Syrie annonçaient le retour de notre armée: je calculais que, l'Égypte Supérieure conquise et occupée par nous, l'époque approchait où la Basse Égypte, couverte d'eau, allait être pour longtemps à l'abri des descentes; que Bonaparte allait se trouver sans opérations d'une grande utilité: je n'avais pas oublié qu'en m'amenant il m'avait promis de me ramener avec lui; je n'avais pas encore tourné mes regards du côté de l'Europe, et cette pensée fut une sensation qui devint un mouvement de trouble et d'impatience.
Septième Visite à Thèbes, Siège des Tombeaux.
Cependant le bruit des coups de fusils que nous avaient tirés les habitants de Kournou retentissaient encore dans le souvenir du général Belliard; le temps de les en punir était arrivé. À peine de retour à Kéné, il s'occupa d'organiser une expédition contre eux, pour les surprendre, s'emparer de leurs troupeaux, miner leur repaire, les faire sauter, et emmener leur cheikh. Cette expédition allait nécessiter quelque séjour à Thèbes; à Thèbes! j'étais en proie à des volontés contradictoires; mon incertitude cessa en faveur de ce que ma passion appelait mon devoir. Je me remis donc en route (c'était mon septième voyage) pour cette grande Diospolis, que j'avais toujours vue avec une telle hâte, qu'un regret avait été pour ainsi dire attaché à chacune de mes jouissances; j'espérai cette fois, sinon compléter; au moins augmenter encore ma collection sur ce point si important de mon voyage, et m'assurer de la valeur et de la vérité du résultat de mes premières sensations sur cette capitale du monde ancien, ce foyer de lumières pendant tant de siècles pour tous les peuples qui avaient voulu s'éclairer.
Arrivés dans ces parages, nous nous vîmes signalés; nous prîmes le parti de passer outre, comme si notre destination eût été d'aller à Esné: la feinte réussit; nous mouillâmes à Louxor, et le lendemain avant le jour nous revînmes sur nos pas: mais cette manoeuvre n'aboutit qu'à une méprise; l'officier qui commandait s'obstina à penser que nous devions trouver les habitants dans un petit bois de palmiers au sud des grottes; il le fit cerner, on le battit: on n'y trouva qu'un malheureux passager, qui y était resté la nuit: réveillé par des soldats, il voulut fuir; il était armé, on courut dessus, on ne l'atteignit que d'un coup de sabre qui lui coupa le poignet: le malheureux n'en accusa que la fatalité, et passa son chemin: je lui donnai deux piastres; ô comble de la misère! il crut qu'il était mon obligé!
Les chiens nous avaient dépistés, et les premiers rayons du jour éclairèrent notre erreur, et nous laissèrent voir les habitants en fuite dans le désert, précédés de leur cheikh à cheval, et suivis de leurs troupeaux; une partie de ces derniers fut interceptée, quelques femmes furent arrêtées; et nous commençâmes à former le siège de chaque tombeau. Nous rassemblâmes toutes les matières combustibles, nous en allumâmes des feux devant les grottes, pour obliger par la fumée ceux qui étaient dedans d'en sortir; on nous repoussait à coups de pierres et à coups de javelots; la plupart de ces retraites, communiquant les unes aux autres, avaient de doubles, issues: une surprise aurait terminé heureusement notre opération; mais commencée par une maladresse, elle devint cruelle, et n'aboutit qu'à la prise de trois cents bêtes à cornes, quatre hommes, autant de femmes, et huit enfants. Ceux qui avaient fui dans le désert étaient sans provisions, et n'en pouvaient obtenir des villages voisins avec lesquels ils étaient en guerre; ceux qui étaient restés dans les grottes manquaient d'eau. Nous prîmes position pour former un double blocus, et nous fîmes jouer la mine; elle produisit peu d'effet, mais elle effraya: les pourparlers commencèrent; c'était une guerre avec les gnomes, et nos propositions d'accommodements et nos articles étaient communiqués à travers les masses de rochers: nous demandions les cheikhs; ils ne voulaient pas les livrer; ils s'informaient de leurs prisonniers, de leurs femmes, de leurs enfants, et de leurs troupeaux, pour lesquels leurs sollicitudes étaient égales: on leur permit d'envoyer un député dans le désert; la guerre fut suspendue pendant ce temps.
Accompagné de quelques soldats volontaires je commençai mes perquisitions: j'observai les grottes que nous avions prises d'assaut; elles étaient sans magnificence; derrière une double galerie régulière, soutenue par des piliers, était une file de chambres, souvent doubles et assez régulières; si l'on n'y eût pas trouvé des sépultures, et même encore des restes de momies, on aurait pu croire que c'était là la première demeure des premiers habitants de l'Égypte, ou bien même qu'après avoir servi d'abord à cet usage, ces souterrains étaient devenus des tombeaux, et que définitivement les habitants de Kournou (nouveaux Troglodytes) les avaient rendus à leur première destination.
À mesure que ces grottes s'élèvent sur la côte elles deviennent plus décorées; et bientôt je ne pus pas douter, non seulement à la magnificence des peintures et des sculptures, mais aux sujets qu'elles représentent, que j'étais dans les tombeaux des grands ou des héros. Les tombeaux que l'on croit avoir été ceux des rois, et que j'étais allé chercher à mon dernier voyage à trois-quarts de lieue dans le désert, n'avaient d'avantage sur celles-ci que la magnificence des sarcophages, et de particularité que l'isolement mystérieux de leur situation; les autres dominaient immédiatement les grands édifices de la ville: les sculptures en étaient incomparablement plus soignées que tout ce que j'avais vu dans les temples; c'était de la ciselure: j'étais émerveillé que la perfection de l'art fût réservée à des tombeaux, à des lieux condamnés au silence et à l'obscurité. Ces galeries ont quelquefois traversé des bancs d'une glaise calcaire, d'un grain très fin; alors les détails des hiéroglyphes y ont été travaillés avec fermeté de touche et une précision que le marbre n'offre presque nulle part, les figures rendues par des contours d'une souplesse et d'une pureté dont je n'aurais jamais cru la sculpture Égyptienne susceptible: ici j'ai pu la juger dans des sujets qui n'étaient plus hiéroglyphiques, ni historiques, ni scientifiques, mais dans la représentation de petites scènes prises de la nature, où les attitudes profilantes et raides étaient remplacées par des mouvements souples et naturels, par des groupes de personnages en perspective, et d'un relief si bas, que jusqu'alors j'avais cru le métal seul susceptible d'un travail aussi surbaissé. J'ai rapporté quelques fragments de ces bas-reliefs, comme un témoignage que j'ai cru nécessaire pour persuader aux autres, ce qui m'avait moi-même tant surpris, je les ai dessinés, de retour en France, de grandeur naturelle, et avec autant de vérité que d'exactitude, pour donner une idée juste du caractère et de la précision de ce travail. On est bien étonné du peu d'analogie de la plupart des sujets de ces sculptures, avec le lieu où elles sont placées; il faut la présence des momies pour se persuader que ce sont là des tombeaux: j'y ai trouvé des bas-reliefs représentant des jeux, comme de sauteurs sur la corde, des ânes auxquels on fait faire des tours, que l'on élève sur les pattes de derrière, etc.: ces ânes sont sculptés avec la même naïveté que le Bassan les a peints, dans ses tableaux.
Le plan de ces excavations n'est pas moins étrange; il y en a de si fastes et de si compliquées, qu'on les prendrait pour des labyrinthes, pour des temples souterrains. Quelques uns des mêmes habitants avec lesquels nous faisions la guerre, me servaient de guides, et le son de l'argent, cette langue universelle, ce moyen contre lequel toute haine cède, surtout chez les Arabes, m'avait fait des amis parmi les habitants fugitifs de Kournou; quelques uns étaient venus me trouver en secret lorsque j'étais éloigné du camp, et me servaient de bonne foi: nous pénétrâmes avec eux dans ces dédales souterrains, qui véritablement ressemblent, par leurs distributions mystérieuses, à des temples, construits pour servir aux épreuves des initiations.
Après les pièces si bien décorées que je viens de décrire, on entre dans de longues et sombres galeries, qui, par plusieurs angles, vont et reviennent, et paraissent occuper de grands espaces; elles sont tristes, sévères, et sans décoration; on rencontre de temps à autre des chambres couvertes d'hiéroglyphes; des chemins étroits à côté de précipices, des puits profonds, où l'on ne peut descendre qu'en s'aidant contre les parois de l'excavation, et mettant les pieds dans des trous pratiqués dans le rocher; au fond de ces puits on trouve de nouvelles chambres décorées, et ensuite de nouveaux puits et d'autres chambres; et, par une longue rampe ascendante, on arrive enfin à une pièce ouverte, et qui se trouve être tout à coté de celle où on a commencé son voyage. Il eût fallu des journées pour prendre une idée et lever les plans de pareils dédales: si la magnificence de l'intérieur des maisons était analogue au faste de ces habitations ultérieures, comme on le doit croire d'après les beaux meubles peints dans les tombeaux des rois, qu'il est à regretter de n'en retrouver aucun vestige! que sont devenues ces maisons qui renfermaient ces richesses? Comment ont-elles disparu? elles ne peuvent être sous le limon du Nil, puisque le quai qui est devant Louxor atteste que le sol n'a éprouvé qu'une élévation peu considérable. Étaient-elles en briques non cuites! les grands comme les prêtres habitaient-ils les temples? et le peuple n'avait-il que des tentes?...