Pendant toute l'expédition nous avions été suivie d'une bande de milans et de petits vautours, qui étaient devenus aussi familiers qu'ils étaient naturellement voraces; ils se nourrissaient de ce que nous laissions après nous, et nous rejoignaient toujours à la première station; les jours de combats, au lieu d'être éloignés par le canon, ils accouraient de toutes parts: cette fois-ci notre expédition faite en bateau avait trompé nos habitués; mais aux premiers coups de fusils, surtout à l'explosion de la mine, ils furent avertis et vinrent nous rejoindre; leur adresse et leur familiarité devenaient un spectacle et un divertissement pour nous; des berges élevées du Nil nous leur jetions de la viande qu'ils ne laissaient jamais tomber jusque dans l'eau; ils enlevaient quelquefois les rations qu'on envoyait aux postes avancés, et que nos serviteurs portaient sur leur tête: j'ai vu des soldats vidant des volailles, les milans leur enlever délicatement de la main les foies et les entrailles qu'ils étaient occupés d'en séparer; les petits vautours n'avaient pas la même dextérité, mais leur impudence égalait leur voracité, ils mangeaient tout ce qu'il y avait de plus abject et de plus corrompu; et leur nature participait de l'infection de leur nourriture, car à plusieurs reprises il m'a été impossible de supporter l'odeur de la chair de ces oiseaux, que j'essayais d'écorcher au moment où je venais de les tuer, soit à coup de fusil, soit même à coup de pistolet, et pendant qu'ils étaient encore chauds.
Le soir, après quelques ouvertures de négociations, nous nous quittions mes guides et moi, contents les uns des autres, avec rendez-vous pour le lendemain, et nous étions également empressés d'y être exacts. Je fus conduit à de nouvelles sépultures, moins sinistres, et qui auraient pu servir d'habitations agréables par le jour, la salubrité, l'air, et le beau point de vue dont on jouit dans leur situation; elles n'ont au reste rien qui les distingue des autres, c'est ce qu'attestent les peintures dont elles sont couvertes. Le rocher, d'une nature graveleuse, est enduit d'un stuc uni, sur lequel sont peintes en toutes couleurs des pompes funèbres d'un travail infiniment moins recherché que celui des bas-reliefs, mais non moins curieux pour les sujets qui y sont représentés: on regrette que l'enduit dégradé ne laisse pas suivre la marche des cérémonies; on voit par les fragments qui en sont conservés que ces fonctions funèbres étaient d'une extrême magnificence.
Les figures des dieux y sont portées par des prêtres sur des brancards et sous des bannières, suivies de personnages portant des vases d'or de toutes les formes, des calumets, des armes, des provisions de pain, des victuailles, des coffres de différentes formes: je ne pus dans aucun groupe distinguer le corps du mort; peut-être était-il enfermé dans quelque sarcophage, et surmonté des figures des dieux; des femmes marchaient en ordre jouant des instruments: j'y trouvai un groupe de trois chanteuses s'accompagnant, l'une de la harpe, l'autre d'une espèce de guitare; une troisième jouait sans doute d'un instrument à vent dont une destruction nous a dérobé la connaissance.
Si j'avais eu le temps de dessiner tous les méandres qui décorent les plafonds, j'aurais emporté tous ceux qui font ornement dans l'architecture Grecque, et tous ceux qui rendent les décorations dites Arabesques, si riches et si élégantes.
À travers ces souterrains il y a un monument bâti en briques non cuites, dont les lignes ont quelque caractère de beauté. Le talus des murailles et les couronnements rappellent le style Égyptien, mais quelques ornements à l'extérieur, ainsi que des voûtes dans les soubassements, ne me laissèrent pas douter que le monument ne fût Arabe; il est considérable, et par sa situation il domine tout le territoire de Thèbes.
On m'apportait des fragments de momie; je promettais ce qu'on voulait pour en avoir de complètes et d'intactes; mais l'avarice des Arabes me priva de cette satisfaction: ils vendent au Caire la résine qu'ils trouvent dans les entrailles et dans le crâne de ces momies, et rien ne peut les empêcher de la leur arracher; ensuite la crainte d'en livrer une qui contînt quelques trésors (et ils n'en ont jamais trouvé dans de semblables fouilles) leur fait toujours casser les enveloppes de bois, et déchirer celles de toile peinte qui couvrent les corps dans les grands embaumements. Le lecteur peut juger quelle journée de délices c'était pour moi que celle où je découvrais tant de nouveautés, d'autant que, reprenant mon ancien métier de diplomate, j'étais devenu l'homme de confiance, l'intermédiaire des bons offices, et que c'était à moi qu'on recommandait les femmes et les enfants. Je me gardais bien de dire que les femmes n'avaient jamais été si heureuses ni si bien traitées; j'insistais sur ce que les cheikhs me fussent livrés; je leur peignais l'appétit de nos soldats, et conséquemment le danger qui résultait pour le troupeau d'une longue résistance; mais, je l'avouerai, je ne hâtais rien, je temporisais, je remettais au lendemain, ne voulant ni brusquer mes négociations, ni tronquer mes opérations.
J'avais découvert, en gravissant les montagnes, que les tombeaux des rois se trouvaient tout près du Memnonium: j'étais bien tenté d'y retourner; mes guides m'en pressaient, mais je craignais d'y rencontrer la peuplade fugitive, et de devenir à mon tour otage ou moyen d'échange pour les moutons.
Nouvelle Description du Temple de Médinet-A-Bou.--Découverte d'un
Manuscrit Égyptien.
Le troisième jour, j'allai à Médinet-A-Bou; je revis ce vaste édifice avec des yeux nouveaux. N'étant plus harcelé par la marche précipitée d'une armée, je me rendis compte du plan de ce groupe d'édifices; je me persuadai encore davantage que ces grandes cours, qui se trouvent être en ligne directe du palais à deux étages, que j'ai déjà décrit, pouvaient bien en être des dépendances, ainsi que cette immense circonvallation de deux cents pieds de long, dont on ne voit plus qu'un des côtés. J'avais déjà remarqué dans le second portique, que la catholicité s'y était fabriqué une église dont il ne reste plus que le soubassement de la niche du choeur et les colonnes de la nef; mais je découvris, par nombre de petites portes décorées de croix fleuries, que le corps de logis, de deux cents pieds, avait, suivant toute apparence, servi de couvent à quelque ordre de moines des premiers siècles. Dans le portique où était l'église j'eus le temps d'observer que les sculptures du mur intérieur représentaient les exploits et le triomphe d'un héros qui avait porté la guerre dans ces contrées lointaines, de Sésostris peut-être, et ses victoires dans l'Inde, comme tous ces bas-reliefs semblent l'indiquer. On y remarque un vainqueur poursuivant seul une armée qui fuit devant lui, et se jette, pour échapper à ses coups, dans un fleuve qui est peut-être l'Indus: ce héros, monté sur un petit chariot où il n'y a place que pour lui, conduit deux chevaux dont les rênes aboutissent à sa ceinture: des carquois, des masses d'armes, sont attachés à son char et tout autour de lui; sa taille est gigantesque; il tient un arc immense, dont il décoche des traits sur des ennemis barbus et à cheveux longs, qui ne tiennent en rien du caractère connu des têtes Égyptiennes. Plus loin, il est représenté assis au revers de son char, dont les chevaux sont retenus par des pages: on compte devant lui les mains des vaincus morts au combat; un autre personnage les inscrit; un troisième paraît en proclamer le nombre. Quelques voyageurs ont vu un second tas d'une autre espèce de mutilation, qui annoncerait que ce n'était pas contre des amazones que le héros aurait combattu; mais les formes de ces mutilations ne m'ont pas frappé, et je ne les ai pas distinguées: des prisonniers sont amenés attachés de diverses manières; ils sont vêtus de robes longues et rayées; leurs cheveux sont longs et nattés; des panneaux d'hiéroglyphes, de cinquante pieds de diamètre, suivent, et expliquent sans doute ces premiers tableaux. Reprenant à gauche sur une autre face de ses galeries, on trouve un long bas-relief représentant sur deux lignes une marche triomphale; c'est le même héros revenant sans doute de ses conquêtes; quelques soldats couverts de leurs armes attestent que le triomphe est militaire, car bientôt on ne voit plus que des prêtres ou des personnages de la caste des initiés, sans armes, avec des habits longs et des tuniques transparentes; les armes du héros en sont recouvertes: il est porté sur les épaules et sur un palanquin avec tous les attributs de la divinité; devant et derrière lui marchent des prêtres portant des palmes et des calumets; on lui présente l'encens: il arrive ainsi au temple de la grande divinité de Thèbes, que j'ai déjà décrite; il lui offre un sacrifice dont il est le sacrificateur: la marche suit, et le héros devient cortège; c'est le dieu qui est porté par vingt-quatre prêtres; le boeuf Apis avec les attributs de la divinité marche devant le héros; une longue suite de personnages tiennent chacun une enseigne, sur la plupart desquelles sont les images des dieux. Arrivés à un autel, un enfant, les bras attachés derrière le dos, va être sacrifié devant le triomphateur, arrêté pour assister à cet horrible sacrifice, ou recevoir cet exécrable holocauste; un prêtre qui brise la tige d'une fleur, des oiseaux qui s'envolent, sont les emblèmes de la mort et de l'âme qui se sépare du corps: ce que Longus et Apulée nous ont dit des sacrifices humains chez les Égyptiens dans leurs romans de Théagenes et de l'Âne d'or, est donc une vérité; les hommes policés ressemblent donc partout aux hommes barbares. Ensuite le héros fait lui-même au boeuf Apis le sacrifice d'une gerbe de blé; un génie protecteur l'accompagne sans cesse; il change d'habits, de coiffures dans la cérémonie, ce qui peut être la marque de ses différentes dignités ou degrés d'initiation, mais la même physionomie est toujours conservée, ce qui prouve qu'elle est portrait; son air est noble, auguste, et doux. Dans un tableau il tient neuf personnages enchaînés du même lacs: sont-ce les passions personnifiées? sont-ce neuf différentes nations vaincues par lui? on lui offre l'encens en l'honneur de l'une ou l'autre de ces victoires; un prêtre écrit ses fastes, et en consacre le souvenir. C'était la première fois que j'eusse vu des figures dans l'acte d'écrire: les Égyptiens avaient donc des livres; le fameux Toth était donc un livre, et non des panneaux d'inscriptions sculptées sur des murailles, comme il était resté en doute. Je ne pouvais me défendre d'être flatté en songeant que j'étais le premier qui eût fait une découverte si importante; mais je le fus bien davantage lorsque, quelques heures après, je fus nanti de la preuve de ma découverte par la possession d'un manuscrit même que je trouvai dans la main d'une superbe momie qu'on m'apporta: il faut être curieux, amateur, et voyageur, pour apprécier toute l'étendue d'une telle jouissance. Je sentis que j'en pâlissais; je voulais quereller ceux qui, malgré mes instantes prières, avaient violé l'intégrité de cette momie, lorsque j'aperçus dans sa main droite et sous son bras gauche le manuscrit de papyrus en rouleau, que je n'aurais peut-être jamais vu sans cette violation: la voix me manqua; je bénis l'avarice des Arabes, et surtout le hasard qui m'avait ménagé cette bonne fortune; je ne savais que faire de mon trésor, tant j'avais peur de le détruire; je n'osais toucher à ce livre, le plus ancien des livres connus jusqu'à ce jour; je n'osais le confier à personne, le déposer nulle part; tout le coton de la couverture qui me servait de lit ne me parut pas suffisant pour l'emballer assez mollement: était-ce l'histoire du personnage? l'époque de sa vie? le règne du souverain sous lequel il avait vécu y était-il inscrit? étaient-ce quelques dogmes, quelques prières, la consécration de quelque découverte? Sans penser que l'écriture de mon livre n'était pas plus connue que la langue dans laquelle il était écrit, je m'imaginai un moment tenir le compendium de la littérature Égyptienne, le toth enfin. Je regrettais de n'avoir pu dessiner tout ce que j'avais vu clans cette journée si intéressante; au reste ne devais-je pas être satisfait? quel autre voyageur avait vu autant d'objets nouveaux? quel autre les avait, comme moi, pu dessiner sur les lieux mêmes?
La négociation avançait plus que je ne voulais; les cheikhs avaient été livrés, mais heureusement le miri n'arrivait pas. L'officier qui commandait eut la bonté de me consulter: je ne répondis pas à sa bonne foi, et l'égoïsme dicta ma réponse; au surplus que cent hommes dont on n'avait que faire à Kéné fussent à Thèbes, l'inconvénient n'était pas grand; j'allais irrévocablement quitter la Haute Égypte: les opérations militaires avaient si souvent et si impérieusement contrarié les miennes: je cédai à l'occasion de me venger un peu: je dis qu'on ne pouvait mettre trop de circonspection dans une circonstance aussi délicate, que je croyais qu'on ne devait rien hasarder. On envoya un courrier dont le voyage m'assurait quatre jours; pendant ce temps arrivèrent des ordres plus pressants; il fut question d'envoyer réclamer les habitants de Kournou partout où on pourrait les avoir recelés. Je me mis en chemin avec le détachement mis en tournée, dans l'espérance de faire quelques nouvelles découvertes dans une contrée aussi fertile en ce genre. En chemin, nous apprîmes que les fuyards étaient à Harminte; je connaissais ce pays; il y avait une lieue et demie à faire, autant pour revenir, par un soleil ardent, et j'étais à pied: trois soldats étaient sans souliers; j'offris de les garder avec moi, et d'aller à Médinet-A-Bou, vis-à-vis duquel nous nous trouvions, alors: heureusement l'officier ne calcula pas l'insuffisance d'une si faible escorte; et tous quatre, bien contents, nous allâmes passer la journée au frais sous les portiques de Medinet. Les habitants, qui me connaissaient par quelques petites générosités, vinrent, au lieu de nous chercher querelle, nous apporter de l'eau fraîche, du pain, des dattes déjà mûres, et des raisins; et j'eus le temps de dessiner tout ce que la veille je n'avais fait qu'observer: j'avais avec moi des bougies, ce qui me donna la facilité d'aller visiter les endroits les plus obscurs, dans lesquels je n'avais pu pénétrer lors des autres voyages. Je trouvai trois petites chambres couvertes de bas-reliefs, qui avaient été de tout temps privées de lumière; au fond de la troisième il y avait une espèce de buffet en pierre, dont les montants étaient encore conservés; c'était tout ce qu'il y avait de particulier dans ce petit appartement soigné, et surtout fermé de trois portes aussi fortes que des murailles, ce qui pourrait faire croire que c'était une espèce de trésor. Nous allâmes aussi visiter l'intérieur obscur du petit temple voisin, où il nous arriva une aventure: à côté du sanctuaire était une petite pièce dont un temple monolithe de granit occupait presque tout l'espace; il était renversé; nous voulûmes en visiter l'intérieur, il en sortit tout à coup une bête assez grosse qui sauta au visage de celui qui portait la lumière, et le lui écorcha; je n'eus que le temps de cacher ma tête dans mes deux mains, et de plier les épaules, sur lesquelles je reçus le premier bond de l'animal, qui du second me jeta par terre en passant entre mes jambes, il renversa mes deux compagnons qui fuyaient du côté de la porte, et en un clin d'oeil nous mit tous hors de combat. Nous sortîmes tous quatre riant de notre frayeur, sans avoir pu nous assurer de ce qui l'avait causée; c'était, suivant toute apparence, un chacal, qui avait choisi cette retraite, et qui venait d'y être troublé pour la première fois.