Dans une vérification générale, j'entrai dans une fouille faite sous les fondements de la pièce Z, figure IV, que je crois la plus ancienne du monument; et cependant, dans la bâtisse de la fondation d'un des principaux piliers de l'édifice, je trouvai des matériaux sur lesquels étaient sculptés des hiéroglyphes aussi bien exécutés que ceux qui décoraient la partie extérieure. D'après cela, quelle antiquité ne doit-on pas supposer aux édifices qui en avaient été ornés! que de siècles de civilisation pour produire de tels édifices! que de siècles avant qu'ils fussent tombés en ruines! que d'autres siècles depuis que leurs ruines servaient de fondations! comme les annales de ces contrées sont mystérieuses, obscures, infinies!
Colosses.
Au nord de ces temples, nous trouvâmes la ruine de deux figures de granit renversées et brisées; elles peuvent avoir trente-six pieds de proportion, toujours dans l'attitude ordinaire, le pied droit en avant, les bras contre le corps; elles ornaient sans doute la porte de quelques grands édifices détruits dont les ruines sont enfouies. Je m'acheminai vers les deux colosses dits de Memnon; je fis un dessin détaillé de leur état actuel: sans charme, sans grâce, sans mouvement, ces deux statues n'ont rien qui séduise; mais sans défaut de proportion, cette simplicité de pose, cette nullité d'expression a quelque chose de grave et de grand qui en impose: si pour exprimer quelque passion les membres de ces figures étaient contractés, la sagesse de leurs lignes en serait altérée, elles conserveraient moins de formes à quatre lieues d'où on les aperçoit, et d'où elles font déjà un grand effet. Pour prononcer sur le caractère de ces statues il faut les avoir vues à plusieurs reprises, il faut y avoir longtemps réfléchi; après cela, il arrive quelquefois que ce qui avait paru les premiers efforts de l'art finit par en être une des perfections. Le groupe du Laocoon, qui parle autant à l'âme qu'aux yeux, exécuté de soixante pieds de proportion, placé dans un vaste espace, perdrait toutes ses beautés, et ne présenterait pas une masse aussi heureuse que celle-ci; enfin plus agréables, ces statues seraient moins belles; elles cesseraient d'être ce qu'elles sont, c'est-à-dire éminemment monumentales, caractère qui appartient peut-être exclusivement à la sculpture extérieure, à celle qui doit entrer en harmonie avec l'architecture, à cette sculpture enfin que les Égyptiens ont portée au plus haut degré de perfection. J'appelle à l'appui de ce système l'heureux résultat de l'emploi de ce style sévère toutes les fois que les modernes l'ont employé, et l'espèce de partialité que tous les artistes de l'expédition ont prise pour ce genre austère, partialité qui est la preuve la plus évidente de la réalité de sa beauté.
J'examinai de nouveau le bloc de granit qui est entre ces deux statues, et me persuadai davantage qu'il était la ruine de ce colosse d'Ossimandué, dont l'inscription bravait le temps et l'orgueil des hommes; que les deux figures qui sont restées debout sont celles de sa femme et de sa fille, et que, dans un temps bien postérieur, les voyageurs en ont choisi une pour en faire la statue de Memnon, afin de n'être pas venus en Égypte sans avoir vu cette statue, et, selon la progression ordinaire de l'enthousiasme, sans l'avoir entendue rendre des sons au lever de l'aurore.
Nouvelles Découvertes dans les Tombeaux de Thèbes.
Quelques uns de mes amis de Kournou m'avaient joint: je calculais que la troupe était allée à Hermontis et ne pouvait revenir que tard; nous nous remîmes de nouveau à la recherche des tombeaux, toujours dans l'espérance d'en trouver qui n'eussent pas été fouillés, afin d'y voir une momie vierge, et la manière dont elles étaient disposées dans les sépultures; c'est ce que les habitants nous cachaient avec obstination, parce que la situation de leur village leur en fait une propriété qui est devenue pour eux une branche de commerce presque exclusive. Après de pénibles et infructueuses recherches, nous arrivâmes cependant à un trou devant lequel étaient épars de nombreux fragments de momies: l'ouverture était étroite; nous nous regardâmes pour savoir si nous risquerions d'y descendre: mes compagnons étaient curieux; nous réglâmes qu'un des volontaires avec mon serviteur resteraient en dehors, et garderaient les guides, avec la précaution de ne les laisser ni partir ni entrer; on battit le briquet, et nous nous mîmes en route: ce fut d'abord à plat ventre, marchant avec les mains et les genoux; après une minute un des nôtres nous cria qu'il étouffait; nous l'envoyâmes à la porte remplacer la sentinelle, avec ordre de la faire entrer avec sa lumière: après nous être traînés pendant plus de cent pas sur un tas de corps morts et à demi consumés, la voûte s'éleva, le lieu devint spacieux et décoré d'une manière recherchée: nous vîmes d'abord que ce tombeau avait été fouillé, que ceux qui y étaient entrés, n'ayant point de flambeaux, s'étaient servis des fascines qui avaient mis le feu d'abord au linge, et bientôt à la résine des momies, et avaient causé un incendie qui avait fait éclater les pierres, couler les matières résineuses, et noirci tout le souterrain: nous pûmes remarquer que le caveau avait été fait pour la sépulture de deux hommes considérables, dont les figures de rondes bosses de sept pieds de proportion se tenaient par la main; au-dessus de leurs têtes était un bas-relief, où deux chiens en laisse étaient couchés sur un autel, et deux figures à genoux avaient l'air de les adorer; ce qui pourrait faire présumer que cette sépulture était celle de deux amis qui n'avaient pas voulu être séparés par la mort; des chambres latérales sans ornements étaient remplies de cadavres dont l'embaumement était plus ou moins soigné; ce qui me fit voir avec évidence que si les tombeaux étaient entrepris et décorés pour des chefs de famille, non seulement leurs corps y étaient déposés, mais ceux de leurs enfants, de leurs parents, de leurs amis, de tous les serviteurs de la maison. Des corps emmaillotés et sans caisse, étaient posés sur le sol, et il y en avait autant que l'espace pouvait en contenir dans un ordre régulier: je vis là pourquoi on trouvait si fréquemment des petites figures de terre vernissée, tenant d'une main un fléau, et de l'autre un bâton crochu; l'enthousiasme religieux allait jusqu'au point de faire poser les momies sur des lits formés de ces petites divinités; j'en remplis mes poches en les ramassant à la poignée: nombre de corps qui n'étaient point emmaillotés me laissèrent voir que la circoncision était connue et d'un usage général, que l'épilation chez les femmes n'était point pratiquée, comme à présent, que leurs cheveux étaient longs et lisses, que le caractère de tête de la plupart tenait du beau style: je rapportai une tête de vieille femme qui était aussi belle que celles des Sibylles de Michel-Ange, et leur ressemblait beaucoup. Nous descendîmes assez incommodément dans des puits très profonds, où nous trouvâmes encore des momies, et de grands pots longs de terre cuite, dont le couvercle représentait des têtes humaines; il n'y avait dedans que de la matière résineuse: j'aurais bien voulu dessiner, mais j'étais trop à l'étroit, l'air manquait, la lumière ne pouvait luire, et surtout il était tard; des patrouilles nous avaient cherchés, on avait battu la générale, on venait de tirer le canon; enfin on nous comptait déjà au nombre de ceux dont nous venions de visiter les asiles, lorsqu'une de nos sentinelles vint nous avertir de l'alarme. À notre retour nous fûmes réprimandés comme des enfants qui viennent de faire une équipée; nous avions effectivement commis bien des imprudences; mais j'étais si content du butin que j'avais fait dans ma journée, que je ne sortis de mon enchantement que lorsque j'appris que l'officier commandant, ne me consultant plus, avait pris sur lui de quitter la rive gauche, et d'aller à Louxor attendre des ordres ultérieurs: on le blâma dans la suite de ce changement de position, mais certainement pas autant que je l'aurais voulu de m'avoir enlevé à un pays dont je n'avais nullement à me plaindre; et avec les habitants duquel j'aurais continué de vivre en bonne intelligence, eût-on continué la guerre encore un mois. Louxor n'était que magnifique et pittoresque; je passai trois jours à en faire les vues, le plan que je relevai de mon mieux à travers les habitations, et au milieu d'hommes jaloux de la retraite obscure qu'ils avaient assignée à leurs femmes; je copiai les hiéroglyphes des obélisques, et quelques tableaux hiéroglyphiques représentant des offrandes au dieu de l'abondance.
Pendant mon séjour à Louxor je trouvai quelques belles médailles d'Auguste, d'Adrien, et de Trajan, avec un crocodile au revers, frappées eu Égypte en grand bronze, avec une inscription Grecque, et un grand nombre de médailles de Constantin. J'achetai aussi une multitude de petites idoles. Je trouvai dans la cour d'un particulier un torse en granit, de proportion plus grande que nature, représentant les deux signes du lion et de la vierge; je l'achetai, et le fis embarquer.
Comme je me disposais à passer à Karnak, le détachement eut ordre de se rendre dans d'autres villages où je n'avais que faire; enfin je quittai pour toujours la grande Diospolis.
Départ de la Haute-Égypte.
Je repris avec quelques soldats malades la route de Kéné; en arrivant, je trouvai deux barques prêtes à partir pour le Caire, et des compagnons de voyage qui m'attendaient. J'ignorais absolument quelles étaient ma situation et mes ressources; je n'avais depuis neuf mois pensé qu'à chercher, qu'à rassembler des objets intéressants; je n'avais redouté aucuns dangers pour satisfaire ma curiosité: la crainte de quitter la Haute Égypte avant de l'avoir vue m'en aurait fait braver encore davantage; mais quand les circonstances au-devant desquelles j'avais marché ne m'auraient procuré que l'avantage d'abréger les mêmes recherches pour ceux qui devaient me succéder dans un temps, plus calme, je me serais encore applaudi que mon ardeur m'eût mis dans le cas de rendre ce service aux arts. Ce ne fut pas sans un sensible chagrin que je quittai tous ceux dont j'avais partagé si immédiatement la fortune dans toute l'expédition, notamment le général Belliard, dont l'égalité de caractère m'avait rendu l'intimité si douce: nous ne nous étions quittés depuis Zaoyé que deux jours pour aller à Etfu, et huit jours pour ma dernière expédition, de Thèbes; et dans ces courtes absences j'avais chaque jour éprouvé le désir de le rejoindre.