Je m'embarquai le 5 Juillet, 1799: je vis avec regret disparaître Dindera et la Thébaïde, ce sanctuaire où j'avais désespéré si souvent de pénétrer, et que j'avais eu le bonheur de traverser tant de fois dans tous les sens, qui enfin était devenu le pays de l'univers que je connusse le plus minutieusement; les arbres, les pointes de rochers, les canaux, les moindres monuments, tout était devenu reconnaissance pour moi; je pouvais nommer tout ce que je pouvais apercevoir, et, de tous les points où je me trouvais, je savais toujours combien j'étais éloigné de tel ou tel autre lieu.
Nous trouvâmes le Nil plus peuplé que jamais de toutes sortes d'oiseaux d'eau; les pélicans l'habitaient depuis un mois; les cigognes, les demoiselles de Numidie, toutes les espèces de canards, de railles et de butors couvraient les îles que le fleuve n'avait pas encore submergées. Nous vîmes de très grands crocodiles jusqu'au-dessous de Girgé; nous mîmes trente-huit heures à arriver jusqu'à cette ville, que nous trouvâmes déjà toute accoutumée à notre domination: nous y passâmes la nuit du 17 au 18 pour faire quelques provisions, et pour y attendre le vent; il vint, et nous eûmes en deux heures atteint Minchiée, l'ancienne Ptolémaïs; il ne reste de cette grande ville Grecque qu'un quai, dont j'ai déjà parlé, et qui est assez mal conservé, quoiqu'il soit mieux construit que ne le sont les édifices Égyptiens de ce genre; sur ses ruines est bâti un gros village habité par des catholiques: trois milles plus bas on trouve à droite du fleuve les ruines de Chemnis ou Pannopolis, aujourd'hui Achmin; on y voit un édifice enfoui, m'a-t-on assuré, jusqu'au comble, et dont on ne peut apercevoir que la plate-forme: c'est sans doute le temple dédié au dieu Pan, autrefois consacré à la prostitution; on y rencontre encore aujourd'hui, comme à Métubis, nombre d'Almés et de femmes publiques, sinon protégées, au moins reconnues et tolérées par le gouvernement: on m'a assuré que toutes les semaines elles se rassemblaient à un jour fixe dans une mosquée près du tombeau du cheikh Harridi, et que, mêlant le sacré au profane, elles y commettaient entre elles toutes sortes de lascivetés.
Achmin est grand, très bien situé sur une langue de terre, dont le Nil fait un promontoire, adossé contre la chaîne du Mokatam, qui se replie en cet endroit et y forme une gorge profonde.
Nous passâmes la nuit devant Antéopolis, qui conserve un portique assez élevé et très fruste: nous arrivâmes le 9 à trois heures de l'après-midi au port de Siutb: le général Desaix n'y était pas; nous ne nous y arrêtâmes que pour renouveler nos provisions: nous ne faisions plus que glisser devant les objets qui nous avaient retenus si souvent.
Antinoë.
Nous passâmes de nuit devant Monfalut; à la pointe du jour nous nous trouvâmes sous le Mokatam, dont le Nil vient frôler la base taillée à pic: il y a eu là autrefois des carrières, dont il reste encore des grottes, qui ressemblent à celles de Siuth, et paraissent avoir de même servi de tombeaux aux anciens Égyptiens, et de retraite aux premiers solitaires. Depuis Girgé, le climat change d'une manière très sensible; le soleil y conserve son empire tant qu'il est présent, mais dès qu'il disparaît ce n'est plus cette ardeur desséchante que ne peut tempérer l'étroite vallée de la Thébaïde. Après Maloui, on rencontre sur la rive droite, près le village de Schech-Abade, les ruines d'Antinoë, bâtie par Adrien en l'honneur d'Antinoüs, son favori, qui mourut en Égypte, ayant sacrifié sa vie pour sauver celle de son souverain. Il est sans doute malheureux qu'un héroïsme sublime puisse s'allier avec une sale prostitution, et qu'il autorise un grand homme, sous le titre sacré de la reconnaissance, à afficher des regrets naturellement proscrits et dévolus d'avance au mystère de la honte. Au reste, il est difficile de juger ce qui a fait choisir la situation d'Antinoë au pied du triste Mokatam, entre deux étroits déserts, à moins que Besa, ville plus antique qu'Antinoë, sur laquelle elle a été élevée, ne fût le lieu où l'empereur eût été arrêté par la maladie qui menaça sa vie, et où les prêtres fameux de cette ville, ayant été consultés, annoncèrent que le malade mourrait si quelqu'un ne se dévouait à sa place.
Depuis le Nil, on aperçoit une des portes de la ville, qui paraît être un arc de triomphe; en effet elle est décorée de huit colonnes d'ordre Corinthien, entre lesquelles sont trois arcs pris dans un massif orné de pilastres: ce groupe de ruines est ce qu'il y a de plus considérable de ce qui reste d'Antinoë. À partir de ce point, il y avait une rue qui allait, suivant toute apparence, en traversant toute la ville, joindre la porte opposée; cette rue était décorée de droite et de gauche de colonnes d'ordre Dorique, et formait un portique où l'on marchait à l'ombre; on voit encore quelques uns de leurs fûts, et quelques chapiteaux fort usés, à cause de la nature friable de la pierre calcaire employée à la construction de ses édifices. Les maisons étaient bâties en briques; l'emplacement d'Antinoë était très grand, à moins que les ruines de Besa mêlées aux siennes, n'en aient augmenté l'extension. Nous voulûmes monter sur une éminence pour nous rendre compte de l'ensemble de ces ruines: nous aperçûmes les habitants du village qui se rassemblaient derrière un autre monticule; à peine nous virent-ils vis-à-vis d'eux qu'ils nous crurent postés hostilement, et qu'ils appelèrent du secours en jetant de la poussière en l'air et faisant les cris de rassemblement. Nous n'étions que six, et je n'étais point armé; un groupe marchait sur les barques, que nous avions laissées dépourvues de défenses: nous fûmes obligés de faire un mouvement pour empêcher qu'ils ne nous coupassent la retraite; ce mouvement parut une autre hostilité; l'alarme se répandit; on tira sur nous: nous n'étions pas venus pour faire la guerre; je jetai à la hâte un regard sur la totalité des ruines; je n'en vis pas une qui me parût se grouper de manière à faire un dessin pittoresque: je ne regrettai que le plan intéressant qu'on pouvait faire d'une ville bâtie dans le beau temps de l'architecture, par les ordres et sous les yeux du prince le plus amateur des beaux arts, et le plus puissant qu'il y eût au monde; et cependant, il faut le dire à la gloire de l'architecture Égyptienne, encore tout imbu de l'impression que venaient de me faire éprouver. Latopolis, Apollinopolis, et Tentyra, je trouvai les ruines d'Antinoë maigres et mesquines.
Mourat-bey.
Nous nous retirâmes sur nos barques, d'où je fis une petite vue de ce que du bord du Nil on aperçoit des ruines et de la situation d'Antinoë; toute la rive droite continue d'être à-peu-près nulle pour la culture jusqu'aux environs de Meinet. Le coeur me battait en approchant de cette ville où je croyais trouver Desaix, lui montrer mes travaux, l'en faire jouir, en jouir moi-même auprès de lui; mais je ne devais plus revoir ce brave et respectable ami: nous apprîmes qu'il poursuivait encore cet infatigable Mourat-bey. Calme dans les malheurs, ce Fabius Égyptien, sachant allier à un courage patient toutes les ressources d'une politique active, avait calculé ses moyens; il avait apprécié le résultat de l'emploi qu'il en pouvait faire au milieu des événements d'une guerre désastreuse; quoiqu'il eût à combattre à la fois un ennemi étranger et toutes les rivalités et les prétentions d'une jalouse égalité, il s'était immuablement conservé le chef de ceux dont il partageait les privations, la fuite, et les revers; il était resté leur seul point de ralliement, réglait leur sort, leurs mouvements, les commandait encore comme au temps de sa prospérité: une longue expérience lui avait appris le grand art de temporiser; il avait senti cette vérité que heurter l'écueil, c'est se briser contre lui, que le faible doit user le malheur, et ne le combattre qu'avec la faux du temps, qu'enfin lorsqu'on ne peut plus commander aux circonstances l'art est de savoir céder à celles qui commandent, et leur dérober encore les moyens d'en attendre de nouvelles: c'est par ces ressources que Mourat-bey s'était montré le digne adversaire de Desaix, et que l'on ne savait plus ce qu'il fallait admirer davantage, ou des ingénieuses et itératives attaques de l'un, ou de la calme et circonspecte résistance de l'autre.
Couvent de la Poulie.