Nous apprîmes que Mourat-bey avait ménagé des intelligences dans la Basse Égypte, qu'il avait fait en conséquence un mouvement avec tout ce qui lui restait de Mamelouks et d'Arabes, et qu'il avait traversé le Faïum, et pénétré jusqu'au désert des pyramides, pour y opérer une diversion en cas d'une descente sur la côte. Différents corps commandés par le général Friand, le général Boyer, et le général Jayonchek, après lui avoir pris quelques chameaux, tué quelques Mamelouks, l'avaient forcé de remonter du côté de Méniet, où Desaix l'avait repris, et le chassait des positions où il cherchait à s'établir. On nous prévint que nous pourrions rencontrer, à quelques lieues au-dessous, des barques qu'il avait armées, et qui suivaient ses mouvements; nous attendîmes la nuit pour les éviter, et passâmes sans voir ni être vus. À la pointe du jour, nous nous trouvâmes au monastère de la Poulie, qui est un couvent posé à pic sur les rochers du Mokatam: les religieux viennent demander à la nage l'aumône aux passants; on dit qu'ils les dévalisent lorsque cela leur paraît sans danger et plus profitable: ce que j'ai pu remarquer, c'est que ce sont plutôt des amphibies que des nageurs; ils remontent le courant du fleuve comme des poissons. Alternativement victimes de trois éléments, ils manquent absolument du quatrième; en effet, séparés de toute culture par un immense désert, ils sont dévorés de l'air qui l'a traversé, et brûlés de l'ardeur du soleil qui frappe sur le rocher tout nu qu'ils habitent; ce n'est que péniblement et à la nage qu'ils obtiennent de petites et rares charités. On appelle ce monastère le Couvent de la Poulie, parce qu'ils ne s'approvisionnent de l'eau et des autres besoins de la vie que par le secours de cette machine. Il nous parut à en juger par les groupes des fabriques et par ceux des religieux que nous vîmes sur le rocher, que la clôture du monastère est vaste, et que les moines en sont nombreux; ils ressemblent parfaitement aux solitaires qu'ils auront sans doute remplacés, et l'intérieur de ce couvent doit être le même que ceux de S.-Antoine, du mont Kolzim, et des lacs Natron. Je fis rapidement deux vues de ce lieu sauvage; l'une du sud au nord, l'autre du nord au sud. À une demi lieue plus loin, la chaîne s'éloigne du Nil, et les deux rives du fleuve deviennent basses et cultivées; je revis des nuages qui m'annoncèrent que je me rapprochais de la mer et d'un climat plus tempéré.

Nous vînmes coucher près d'Abuseifen, monastère Copthe, première position au-delà du Caire, où nos troupes se logèrent, et se fortifièrent après la bataille des pyramides.

Retour au Caire.

Je repassai de nouveau devant les pyramides de Saccara, devant ce nombre de monuments qui décoraient le champ de mort, ou la Nécropolis de Memphis, et bornait cette ville au sud, comme les pyramides de Giséh la terminaient au nord. On chercherait encore le sol de cette cité superbe, qui avait succédé à Thèbes et en avait fait oublier la magnificence, si ces fastueux tombeaux n'attestaient son existence, et ne fixaient irrévocablement l'étendue de l'emplacement qu'elle occupait. Toutes les discussions publiées à cet égard, et qui rendent sa situation incertaine, ont été faites par des savants qui ne sont pas venus en Égypte, et qui n'ont pas pu juger, combien les descriptions faites par Hérodote et Strabon sont évidemment exactes: si cette discussion n'est pas encore terminée, c'est que jusqu'à notre arrivée en Égypte, quelque près du Caire que soient les pyramides, il avait toujours été difficile d'y séjourner, parce que les Arabes avaient conservé la possession des environs comme une propriété imprescriptible.

À la pointe du jour, nous nous trouvâmes entre Alter-Anabi et Gisa, et vis-à-vis Roda, ayant à droite le Caire et Boulac, qui forment ensemble un coup-d'oeil riche de verdure, qui se détache d'une manière brillante et fraîche sur le fond lisse et sauvage des deux chaînes qui terminent l'horizon. J'aurais voulu dessiner cette vue qui donne connaissance de la position de l'ensemble de tous ces lieux; mais je ne sais rien que mes camarades de voyage ne m'eussent accordé plutôt que de retarder notre arrivée de quelques minutes. J'achevai de me persuader dans cette traversée que c'est un mauvais moyen pour observer que de voyager en barques, que les rivages élevés empêchent de voir le pays, que la crainte de perdre le vent, ou celle de l'avoir contraire, changent tous les projets ou les font avorter, que le vent vous fait marcher quand vous voudriez vous arrêter, et vous arrête quand il n'y a plus rien à voir; mais ce dont je fus encore plus convaincu, c'est que, lorsqu'on a des observations à faire ou des objets à dessiner, il ne faut pas voyager avec des militaires, qui, toujours actifs et inquiets, veulent sans cesse partir et arriver, lors même que rien ne les chasserait de l'endroit où ils sont, ni ne les appelleront ailleurs.

Bataille d'Aboukir, le 26 Juillet.

J'étais le membre de l'institut qui le premier fut revenu de la Haute Égypte; mes confrères m'entouraient, me pressaient de questions: ma première jouissance fut de me voir ainsi l'objet de leur avide curiosité, et de m'instruire des observations qu'ils me faisaient; je me proposais de rédiger mon voyage sous leurs yeux, et de les questionner à mon tour; mais les événements en disposèrent autrement. Mourat-bey avait rassemblé par ses intelligences quelques hordes d'Arabes; il avait promis de les joindre près des lacs de Natron, dans la vallée du fleuve sans eau: le général Murat avait été envoyé contre les Arabes, et avait empêché cette jonction; le général en chef était allé camper aux pyramides, pour comprimer Mourat-bey entre Desaix et lui, lorsqu'il apprit qu'une flotte Turque de deux cents voiles avait paru devant Aboukir. Dès lors Bonaparte quitte les pyramides; il revient à Giséh, prend des dispositions, donne ses ordres, pourvoit à tout, marche sur Rahmanié, et vient prendre position à Birket, également distant d'Alexandrie et d'Aboukir. Pendant que les différents corps s'y rassemblent, il va à Alexandrie, en prépare la défense, donne les ordres pour tous les cas, envoie à l'armée celui de marcher à l'ennemi, et la rejoint à la pointe du jour, le 26 Juillet. Les Turcs avaient effectué leur descente à Aboukir, et s'étaient emparés des retranchements construits en avant du château; ils en avaient passé la garnison au fil de l'épée: mille Turcs avec deux canons occupaient un monticule à leur droite; deux autres mille étaient retranchés sur un autre monticule à gauche, au poste des fontaines; un troisième corps était en avant du faubourg; l'armée était dans les retranchements flanqués d'une artillerie formidable, et les espaces qui restaient, étaient coupés par des boyaux qui se prolongeaient de chaque côté jusqu'à la mer; le quartier de réserve et l'état-major du pacha occupaient le terrain entre les retranchements et le château dans lequel était une forte garnison.

L'ordre fut donné d'attaquer le premier avant-poste, qui fut culbuté par les demi-brigades commandées par le général Destaing; la cavalerie leur coupa la retraite; une partie fut sabrée, l'autre se jeta à la mer, où elle se noya. Bonaparte sentait l'importance de s'emparer des fontaines et d'en priver l'ennemi; le camp retranché qui les défendait fut attaqué, et ne tint pas longtemps; le corps qui y était logé eut le même sort que l'autre, et fut traité de même par la cavalerie: on se forma, et on attaqua le corps d'ennemis qui était en avant du faubourg; il résista un moment, et se retira bientôt à travers les habitations: derrière les murailles et dans des rues étroites il disputa quelque temps le terrain; mais poussé avec intrépidité, malgré l'avantage du lieu, il fut contraint à se replier de nouveau sur les retranchements, où l'artillerie et le feu de rempart arrêtèrent ceux qui l'y suivaient: nous nous ralliâmes dans le faubourg; et après quelques moments nous attaquâmes avec une ardeur égale les boyaux de droite et de gauche.

L'infanterie, commandée par le général Fugière, faisait des prodiges de valeur, tandis que la cavalerie à plusieurs reprises venait se fondre sous le feu croisé des batteries et des chaloupes canonnières. L'adjudant général le Turcq en voulant précipiter ses compagnies dans les fossés y resta engagé, et y périt. Par des sorties nombreuses et répétées, l'ennemi reprenait le terrain dont une poignée de nos braves venait de s'emparer par des prodiges de valeur; l'acharnement était égal, et la victoire incertaine. Il y a toujours un moment dans les batailles où, dans une lutte égale, les deux partis sentent l'inertie de leurs moyens et l'inutilité de leurs efforts, où l'épuisement des forces et le sentiment de la conservation inspirent aux combattants un même penchant vers la retraite; ce moment de relâchement saisi par l'homme supérieur qui sait profiter de cette disposition morale, pour employer les moyens qu'il a su réserver, détermine toujours la victoire en sa faveur. Le corps de réserve commandé par Lannes eut ordre de charger.

Au moment où les troupes Turques étaient sorties pour couper les têtes de ceux qui étaient restés sur le champ de bataille, le brillant Murat, ranimant le courage des siens, effectue une nouvelle charge; il traverse avec autant de vélocité que d'intrépidité tous les ouvrages de l'ennemi, le prend à dos, et lui coupe toute retraite. Ce mouvement téméraire ranime l'action, qui devient générale: on attaque sur tous les points; ils sont tous emportés; la dérouté est entière; tout ce qui n'a pas été tué est fait prisonnier: la cavalerie charge les fuyards jusque dans la mer, où ils s'étaient jetés pour regagner leur flotte à la nage. Il y avait vingt mille Turcs; six mille furent faits prisonniers, quatre mille périrent sur le champ de bataille; tout le reste fut noyé. De ce moment, plus d'ennemis: jamais bataille ne fut plus nécessaire, plus absolue, jamais victoire plus complète; c'était celle que Bonaparte avait promise à ses braves en les ramenant de Syrie; ce fut la dernière qu'il remporta en Égypte. Ce fut sans doute ou son bon génie ou le nôtre qui lui fit penser que la France et l'Europe entière l'appelaient à des opérations aussi glorieuses et plus utiles encore. Kléber, en l'embrassant, lui dit dans un moment d'enthousiasme: Général, vous êtes grand comme le monde, et il n'est pas assez grand pour vous.