Bonaparte m'ordonna de dessiner la bataille; et je me trouvai heureux de pouvoir donner une image vraie du théâtre de sa gloire: je choisis pour le moment de la scène celui où le pacha prisonnier fut amené au général.
De retour au Caire, Bonaparte examina attentivement tous les dessins que j'avais rapportés; il jugea que ma mission était achevée, et me proposa de partir, et de porter les trophées d'Aboukir à Alexandrie. Le général Berthier, dont j'avais éprouvé l'obligeance dans toutes les occasions, me rendit mon neveu pour mon retour aussi gracieusement que Dufalga me l'avait donné pour mon voyage. Il n'y avait que quelques jours que j'avais quitté Thèbes, il me semblait déjà voir Paris; mon départ que je n'entrevoyais que dans l'avenir fut arrêté pour le lendemain; un rêve se réalisait pour moi; poussé dans le sens de mes désirs je m'y sentais précipité: je ne sais si j'en étais éprouvante: mais un sentiment dont je ne saurais me rendre compte me faisait regretter le Caire; je ne l'avais presque jamais habité, et cependant je l'avais toujours quitté avec peine. Je connus alors combien, tout naturellement et sans qu'on s'en aperçoive, on est sensible à la jouissance douce et égale que donne une température délicieuse, qui, sans besoin d'autres plaisirs, fait sentir à chaque instant le bonheur de l'existence; sensation quotidienne à laquelle il faut attribuer ce qui est arrivé souvent dans ce pays, c'est que des Européens, venus pour quelques mois au Caire, y ont vieilli, sans imaginer la possibilité d'en sortir.
Enfin dans cet étrange voyage, le projet, le départ, le retour, tout fut une suite de surprises et de circonstances précipitées qui, soit pour aller, soit pour revenir, me placèrent toujours à l'avant-garde. Je me trouvai en deux jours embarqué dans un petit bâtiment armé qui nous attendait à Boulac; je fis dans le chemin le dessin du lieu où le Nil se partage et forme le Delta, et celui de Chebreis, où s'était donné le premier combat contre les Mamelouks: le troisième jour de notre départ, nous arrivâmes à Rahmanie; nous en repartîmes le lendemain accompagnés d'un détachement de dromadaires, et de cinquante hommes, avec lesquels nous nous rendîmes à Demenhour, et, suivant le canal d'Alexandrie, après avoir traversé la province de Garbié, nous arrivâmes à Birket, où nous passâmes la nuit. Le lendemain, nous vînmes déjeuner à la fontaine de Béda, et dîner à Alexandrie.
Retour en France.--Départ d'Alexandrie.--Arrivée à Fréjus.--
Conclusion.
À mon arrivée, le premier objet qui frappa ma vue fut l'équipement de deux de nos frégates; elles étaient à l'entrée du port neuf, et déjà sur une seule ancre: je ne voyais plus de vaisseaux Anglais en croisière, et je commençai à croire aux prodiges: les généraux Lannes, Murat, Marmont, étaient dans le trouble et dans l'agitation; nous nous entendions sans nous parler; nous ne pouvions nous occuper de rien; nous nous retrouvions à chaque instant à la même fenêtre, observant la mer, questionnant le mouvement du plus petit bateau, lorsqu'à une heure de nuit, le 24 Août, le général Menou vint nous dire que Bonaparte nous attendait en rade. Une heure après nous étions hors du port: à la pointe du jour, un vent de nord-est nous mit en route; ce même vent dura deux jours, et nous sortit des hauteurs de la croisière Anglaise. Obligés de masquer notre marche, nous serrâmes les parages arides de l'ancienne Cyrénaïque; contrariés par les courants qui portent à la côte dans ce golfe encore inconnu et toujours évité, ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que, dans cette saison de calme et de temps variables, nous pûmes doubler les caps de Derne et Doira; à cette hauteur nous retrouvâmes le vent d'est, qui nous fit traverser le golfe de la Cidre; enfin nous doublâmes le cap Bon, et nous nous trouvâmes par le travers des terres d'Europe, sans avoir encore aperçu une barque; bien convaincus que nous avions une étoile, rien ne troublait notre joie et notre sécurité: Bonaparte, comme un passager, s'occupait de géométrie, de chimie, et quelquefois jouait et riait avec nous.
Nous passâmes devant le golfe de Carthage, devant le port de Biserte: nous vînmes reconnaître la Lampe Douze, habitée par un homme qui y nourrit quelques moutons et des volailles; hermite et santon tout à la fois, il reçoit également bien tout ce qui aborde chez lui, les catholiques dans une chapelle, les musulmans dans une mosquée.
Le lendemain, nous vîmes d'une lieue le rocher sourcilleux de la Pantellerie; bientôt après, nous découvrîmes le sommet de la Sardaigne, les bouches de Bonifacio, autre point de croisière que nous devions redouter; partout un égal silence dans l'espace, rien ne troublait notre sécurité; nos deux barques portaient César et sa fortune. La Corse enfin nous offrit le premier aspect d'une terre amie: un vent fort nous porta sur Ajaccio; on envoya un petit bâtiment qui était de conserve chercher des nouvelles de France, et prendre connaissance des croisières ennemies sur nos côtes. Pendant que nous attendions son retour, un coup de vent nous obligea de relâcher dans le golfe, et d'aller mouiller dans la patrie de Bonaparte. On le croyait perdu; le hasard l'y faisait aborder: rien ne fut si touchant que l'accueil qu'on lui fit; les canons tiraient de toutes parts; toute la population était dans des barques et entourait nos bâtiments. Je cherchais partout madame Bonaparte; je me peignais l'émotion, le trouble, l'étendue du bonheur d'une mère retrouvant tout à coup son fils; et quel fils! mais lorsque j'appris qu'elle n'était pas à Ajaccio, je ne vis plus dans cette réception si brillante que de l'orgueil et que du bruit, et je me contentai de faire un dessin de cette belle scène. L'enthousiasme avait fait passer sur le danger du contact; les frégates avaient été plutôt assaillies qu'abordées. C'est nous qui avons la peste, disaient-ils à Bonaparte; c'est à vous de nous guérir. Nous savions nos défaites en Italie; nous en apprîmes les suites à Ajaccio: notre séjour fut employé à la triste lecture de nos désastres dans la collection des papiers publics; tout le fruit de nos belles campagnes d'Italie avait été dévoré par la perte de deux batailles: les Russes étaient à nos frontières; le désordre, le trouble, la terreur, allaient bientôt les leur ouvrir.
Le vent devint favorable, et nous partîmes; le surlendemain, vers la fin du jour, poussés par un vent frais, à la vue des côtes de France, lorsque nous nous félicitions de notre fortune, nous découvrons au vent deux voiles, puis cinq, puis sept: nous baissons toutes nos hautes oeuvres, et n'invoquons que l'obscurité, qui nous fut encore propice; la lune se voila d'une brume épaisse qui nous sépara les uns des autres: nous entendîmes au vent les signaux à coups de canon de la flotte ennemie tracer à nos côtés une demi circonférence. On mettait en question si l'on retournerait en Corse, dont le cap nous était encore ouvert: heureusement Bonaparte reprit le commandement, il eut une volonté; c'était la première du voyage; elle le rendit à sa fortune. Nous nous portâmes sur la côte de Provence, et à minuit nous en étions si près que nous n'avions plus de flotte à craindre: si un autre avis nous eût ramenés en Corse, nous y serions peut-être encore. À la pointe du jour, nous vîmes Fréjus; et nous entrâmes dans ce même port où, huit siècles auparavant, S. Louis s'était embarqué pour une expédition dans le même pays que nous venions de quitter.
Rien de plus inopiné que notre arrivée en France; la nouvelle s'en répandit avec la rapidité de l'éclair. À peine la bandière de commandant en chef fut-elle signalée que la rive fut couverte d'habitants qui nommaient Bonaparte avec l'accent qui exprime un besoin; l'enthousiasme était au comble, et produisit le désordre: la contagion fut oubliée; toutes les barques à la mer couvrirent en un instant nos deux bâtiments de gens qui ne craignant que de s'être trompés dans l'espoir qui les amenait, nous demandaient Bonaparte plus qu'ils ne s'informaient s'il leur était rendu. Élan sublime! c'était la France qui semblait s'élancer au-devant de celui qui devait la rendre à sa splendeur, et qui de ses frontières lui demandait déjà le 18 Brumaire. Notre héros fut porté à Fréjus; une heure après, une voiture était prête, il en était déjà parti.
Ravi de pouvoir faire enfin ma volonté, je laissai aller tout le monde, pour jouir du bonheur de n'être plus pressé, ce qui ne m'était pas arrivé depuis mon départ de Paris. Dans un autre temps, me trouvant à Fréjus, je me serais cru un voyageur; mais arrivant d'Afrique, il me sembla que j'étais chez moi, que j'étais un des bourgeois de cette petite ville, c'est-à-dire que je n'avais plus rien à faire au monde. Je me levai tard; je déjeunai méthodiquement; j'allai me promener, je visitai l'amphithéâtre et les ruines, regardant avec complaisance les frégates qui nous avaient apportés, stationnées dans le port qui nous avait reçus. Je fis le dernier dessin de mon voyage, le premier que j'eusse fait à mon aise, en rendant grâce au hasard de ce que je pouvais y ajouter encore l'intérêt d'un monument.