Ajoutons que Goethe, tout en condamnant plus tard les excès du «genre frénétique», conserva jusqu'à sa mort un intérêt bienveillant pour les vampires dont il fait deux fois mention dans la seconde partie de son Faust[618].

Un autre grand poète a associé son nom au même sujet. Après Goethe, Byron, dans son poème du Giaour, fait allusion à cette superstition (1813):

Vampire affreux, et contraint de poursuivre,
Dans ta fureur, tous ceux qui te sont chers;
Tu suceras le sang de ta famille;
Bientôt ta sœur, ton épouse, ta fille,
Expireront sous ta cruelle dent;
Tu maudiras le banquet dégoûtant
Qui doit nourrir ton cadavre vivant[619].

Trois ans plus tard, une petite société romantique anglaise se forma à Genève. Byron, Mrs. Shelley, le docteur William Polidori et M.G. Lewis en faisaient partie. On s'amusa pendant un certain temps à lire les histoires de revenants allemands. À cette occasion, Mrs. Shelley écrivit son roman de Frankenstein; Byron se rappela une nouvelle effrayante qu'il s'était proposé d'écrire depuis longtemps, le Vampire et il la raconta à ses amis. Le docteur Polidori jeta l'histoire sur le papier et la publia, au mois d'avril 1819, sous le nom de Byron, dans le New Monthly Magazine[620].

Cette nouvelle, toute remplie de scènes macabres, et d'une morale plutôt douteuse, avait pour héros un jeune débauché, lord Ruthwen, qui, tué en Grèce, devint vampire, séduisit la sœur de son ami Aubrey et l'étouffa la nuit qui suivit sa noce. Elle eut un éclatant succès: chose incroyable, le vieux Goethe la proclama la meilleure œuvre de Byron[621]. En France, elle fut traduite immédiatement par un certain H. Faber. Son succès fut si grand que le traducteur de Byron, Amédée Pichot, se trouva obligé de l'insérer dans son édition des Œuvres complètes du poète anglais. «Cette production apocryphe, disait-il dans l'Essai sur le génie et le caractère de lord Byron, a autant contribué à faire connaître le nom de lord Byron en France que ses poèmes les plus estimés[622].» Protégé par le nom de l'auteur du Corsaire et de Lara, le Vampire fit fortune dans les salons. Il inspira un roman de vogue, Lord Ruthwen ou les vampires, par Cyprien Bérard, roman que l'éditeur Ladvocat lança sous le nom de Charles Nodier. Les théâtres s'emparèrent du sujet. Au Théâtre de la Porte-Saint-Martin on donna, le 13 juin 1820, la première du Vampire, mélodrame de Nodier, Carmouche et A. Jouffroy, musique d'Alexandre Piccini. Alexandre Dumas a laissé une relation intéressante de cette mémorable première et de la fièvre vampirique qui régnait alors[623]. Et l'auteur de Smarra écrivait:«Le Vampire épouvantera de son horrible amour les songes de toutes les femmes: et bientôt, sans doute, ce monstre encore exhumé prêtera son masque immobile, sa voix sépulcrale, son œil d'un gris mort… tout cet attirail de mélodrame à la Melpomène des boulevards; et quel succès alors ne lui est pas réservé[624]!»

Cette pièce était «dégoûtante» selon le Conservateur littéraire des frères Hugo[625]; elle offrait, disaient les Lettres Normandes, «des tableaux qu'une honnête femme ne peut voir sans rougir[626]». Mais elle faisait fureur et tout Paris y allait. «Il n'était pas de petit théâtre qui ne voulût avoir son Vampire, dit M. Estève dans son étude Byron et le romantisme français; une lignée de ces monstres sortait de la nouvelle de Polidori et de son adaptation française: au Vaudeville, le Vampire de Scribe et Mélesville; aux Variétés, les Trois Vampires de Brazier, Gabriel et Armand; sans compter les charges et les parodies: le Vampire, mélodrame en trois actes, paroles de M. Pierre de la Fosse, de la rue des Morts, et un Cadet Buteux au Vampire de Désaugiers[627].» Malgré les plaisanteries dont il fut souvent la victime, le vampirisme resta longtemps à la mode: trois ans après la première représentation, la pièce de Nodier attirait encore la foule à la Porte-Saint-Martin, comme l'attirera à l'Ambigu, vingt-huit ans plus tard, un drame d'Alexandre Dumas père, où l'on ressuscitait de nouveau le sinistre lord Ruthwen[628].

Du reste, cela tenait à l'époque. La révolution romantique fut précédée—et non pas par hasard—d'une vogue assez prolongée de la magie, du surnaturel monstrueux, effrayant. Mme de Staël ne songeait pas qu'un tel goût soit possible quand elle affirmait qu'en France «rien de bizarre n'est naturel». On savourait la Lénore de Bürger et on dévorait les romans de Lewis, Mrs. Radcliffe et Maturin[629]. Collin de Plancy rédigea, en 1818, une vraie encyclopédie de ce genre, le Dictionnaire infernal, qui contenait déjà des articles spéciaux sur le vampirisme. Cet ouvrage est un des cinq ou six livres qui ont servi à Hugo pour sa Notre-Dame de Paris[630]. En 1819, Gabrielle de Pahan fit paraître une Histoire des fantômes et des démons qui se sont montrés parmi les hommes; en 1820, on publia sans nom d'auteur une Histoire des Vampires et des spectres malfaisants et les Notes sur le Vampirisme, dont fut augmentée la seconde édition de Lord Ruthwen; en 1822, Infernaliana, édité par Charles Nodier, livre plein d'histoires de vampires. C'est alors que florissait «l'école du cauchemar», inaugurée en France par Nodier que suivirent les jeunes auteurs, comme Balzac et Hugo, dans leurs premiers romans[631].

C'était le temps où les amoureux se promenaient sous le balcon de leurs belles, non une guitare, mais une tête de mort à la main. Relativement à ce trait de mœurs romantiques, M. Anatole France note cette curieuse anecdote: «Sainte-Beuve, environ vers ce temps, reçut la visite d'une jeune et illustre dame [G. Sand?]; elle lui remit une tête de mort préparée pour l'étude. Le crâne scié formait couvercle et s'ouvrait sur charnière. Elle avait mis dedans une mèche de ses cheveux: «Vous remettrez cela à A… [Alfred?], dit-elle[632].» Également intéressante est la description qu'a donnée Théophile Gautier de dîners romantiques de ce genre. «On se réunissait à la barrière de l'Étoile, chez Graziano, au cabaret du Moulin-Rouge, pour manger du macaroni au sughilo et boire du vin dans une tête de mort. Le doux Gérard de Nerval se chargea de fournir cet accessoire. Il apporta un crâne de tambour-major dérobé à la collection paternelle. Une poignée de commode en cuivre vissée à la boîte osseuse en faisait une coupe très présentable[633].» Et dans le Pandæmonium de Philothée O'Neddy (Théophile Dondey), Pétrus Borel exalte les anciens jours où il faisait bon vivre,

Lorsqu'on avait des flots de lave dans le sang,
Du vampirisme à l'œil, des volontés au flanc[634]!

Dans le grand manifeste romantique qu'est la préface de Cromwell, la chose fut sanctionnée comme faisant partie du fameux grotesque: