L'auteur du Voyage en Bosnie avait, lui aussi, parlé des vampires: nouvelle preuve pour Mérimée que la «couleur» serait insuffisante s'il ne leur accordait une place importante dans la Guzla[641].

Ainsi, persuadé que l'âme serbo-croate était constamment tourmentée par les monstrueuses histoires des buveurs de sang, il n'hésita pas à composer cinq ballades exclusivement consacrées aux vampires. Une sorte de dissertation folklorique servait d'introduction à cette partie de son ouvrage.

La note Sur le Vampirisme[642] n'est, en somme, qu'une transcription fidèle de quelques pages de dom Calmet, suivie d'une paraphrase sur le même thème. S'il y a là vraiment ce ton «candide et pédant» dont parle M. Filon[643], le mérite en revient surtout au savant bénédictin qui a fourni la matière,—Mérimée le reconnaît,—de huit pages sur vingt-deux.

Dans cette paraphrase, l'auteur de la Guzla raconte le plus sérieusement du monde un «fait du même genre dont il a été témoin». Ce récit est, lui aussi, arrangé à l'aide de nombreuses histoires rapportées dans le Traité sur les apparitions, mais on y reconnaît facilement les passages où dom Calmet cède la plume à notre spirituel auteur.

Selon son habitude, Mérimée y raconte une visite qu'il aurait faite à un Morlaque «riche, très jovial, assez ivrogne», Vuck Poglonovich. «Je voulais rester quelques jours dans sa maison, dit-il, afin de dessiner des restes d'antiquités du voisinage; mais il me fut impossible de louer une chambre pour de l'argent; il me fallut la tenir de son hospitalité.» Ce Vuck Poglonovich avait une fille de seize ans, charmante enfant, nous assure Mérimée.

Un soir les femmes nous avaient quittés depuis une heure environ, et, pour éviter de boire, je chantais à mon hôte quelques chansons de son pays, quand nous fûmes interrompus par des cris affreux qui partaient de la chambre à coucher. Il n'y a en qu'une ordinaire dans une maison, et elle sert à tout le monde. Nous y courûmes armés, et nous y vîmes un spectacle affreux. La mère, pâle et échevelée, soutenait sa fille évanouie, encore plus pâle qu'elle-même, et étendue sur de la paille qui lui servait de lit. Elle criait: «Un vampire! un vampire! ma pauvre fille est morte!» Nos soins réunis firent revenir à elle la pauvre Khava[644]: elle avait vu, disait-elle, sa fenêtre s'ouvrir et un homme pâle et enveloppé dans un linceul s'était jeté sur elle et l'avait mordue en tâchant de l'étrangler. Aux cris qu'elle avait poussés, le spectre s'était enfui, et elle s'était évanouie. Cependant elle avait cru reconnaître dans le vampire un homme du pays, mort depuis plus de quinze jours et nommé Wiecznany. Elle avait sur le cou une petite marque rouge; mais je ne sais si ce n'était pas un signe naturel, ou si quelque insecte ne l'avait pas mordue pendant son cauchemar. Quand je hasardais cette conjecture, le père me repoussa durement; la fille pleurait et se tordait les bras, répétant sans cesse: «Hélas! mourir si jeune avant d'être mariée!» et la mère me disait des injures, m'appelant mécréant et certifiant qu'elle avait vu le vampire de ses deux yeux et qu'elle avait bien reconnu Wiecznany. Je pris le parti de me taire[645].

Ainsi, et dès les premières lignes de son récit, Mérimée prend nettement position: il ne croit pas aux vampires, mais il cherche à donner de cette superstition une explication rationnelle. Hallucination ou folie, maladie de l'imagination, tel est son pronostic. «Elle avait vu, disait-elle… elle avait cru reconnaître un homme du pays… elle avait sur le cou une petite marque rouge; mais je ne sais si ce n'était pas un signe naturel, ou si quelque insecte ne l'avait pas mordue…» Il y a là un cas pathologique qui intéresse au plus haut point Mérimée, curieux observateur de pareils phénomènes. Dès lors c'est en docteur, en psychologue, qu'il va étudier les effets de cette maladie singulière: mais aussi en artiste, car il saura nous rendre palpables tous les progrès de cette étrange affection. Et d'abord, il lui faut établir que certains peuples croient sincèrement à l'existence des vampires; un tableau d'un réalisme saisissant, habilement amené par quelques phrases de transition, convaincra l'incrédule qu'il existe bien réellement des vampires, sinon en vérité, du moins dans l'imagination de certaines gens.

«La mère avait vu le vampire de ses yeux et l'avait bien reconnu.» Suit une scène de sauvagerie, la plus horrible qu'on puisse imaginer, et qui étonne chez des peuples qui ont cependant le respect de la mort; mais la superstition ne connaît point de mesures. Ce crâne fracassé à coups de fusil, ce cadavre déchiqueté par la morsure des hanzars, ce liquide rougeâtre qu'on recueille sur des linges blancs pour servir de compresses aux épaules de la pauvre Khava: Mérimée accumule tant de détails repoussants et dégoûtants qu'on est bien forcé de convenir que ce n'est pas chose ordinaire qu'une maladie où il faut employer des remèdes de cette nature. Il y aune telle précision dans le récit, l'auteur donne tant d'indications circonstanciées sur tout ce qui s'est passé, à ce qu'il dit, sous ses yeux, qu'on a peine à ne pas l'en croire sur parole et qu'il réussit bien mieux que ne l'avaient su faire dom Calmet, Chaumette-Desfossés et Fortis, à nous initier à ce qu'est véritablement le vampirisme: abominable et effrayante superstition dont il va nous dire tous les effets funestes. Comme un médecin qui, au chevet d'un malade, note au jour le jour tous les progrès de la maladie, Mérimée indique avec une exactitude qui paraît scrupuleuse tout ce qui peut nous faire connaître le mal dont meurt la malheureuse Khava. «Les craquements du plancher, le sifflement de la bise, le moindre bruit la faisaient tressaillir… Son imagination avait été frappée par un rêve et toutes les commères du pays avaient achevé de la rendre folle en lui racontant des histoires effrayantes.» Rien à faire contre le mal qui la dévore; la bonne volonté, le dévouement sont impuissants, impossible de prendre sur elle la moindre autorité; absorbée dans la méditation de sa misère, elle a cette perspicacité des malades qui, mortellement atteints, savent discerner toute la fausseté des espérances qu'on essaie de leur donner. Observateur attentif, Mérimée n'en est pas pour autant impassible; il se meut peu, il est vrai, dans ce récit de la mort d'une jeune fille, tout juste autant qu'il faut pour pouvoir nous découvrir, phase par phase, la maladie, et pour «donner enfin, de bon cœur, au diable les vampires, les revenants et ceux qui en racontent les histoires[646]».

Mais si sa sensibilité est contenue, elle n'en est pas moins évidente: il a su donner la vie à la touchante et infortunée Khava et pour cela il fallait bien qu'il fût ému lui-même. Il l'a fait gracieuse et dévouée, superstitieuse il est vrai, mais quelle jeune fille ne l'est un peu? Pleine d'attentions délicates: elle sait éloigner sa mère à ses derniers moments, elle laisse à son garde fidèle une amulette pour souvenir; victime d'un sort funeste, résignée, affectueuse et tendre elle fait songer à plus d'une jeune fille du répertoire romantique.

Ce qui ressort de cette notice Sur le Vampirisme, c'est que Mérimée s'est intéressé à la superstition morlaque d'abord parce que c'était pour lui matière à peintures saisissantes et horribles qu'il se plaira de nous tracer dans toute leur hideur, ensuite parce qu'il y avait là un phénomène moral, quelque chose de bizarre dont les raisons étaient obscures à démêler et dont il fallait rendre compte. Aussi bien nous retrouverons dans les cinq ballades qu'il a consacrées aux vampires cette double tendance: nous y découvrirons le peintre de tableaux réalistes affreux et le froid psychologue qui examine, juge et critique une superstition.