Cara-Ali a séduit la belle Juméli parce qu'«il est couvert de riches fourrures», tandis que son mari «Basile est pauvre». Quelle est, en effet, la femme qui résiste à beaucoup d'or?» se demande le sauvage poète illyrien. Pour ses richesses, Juméli a aimé l'infidèle. «Où es-tu, Basile? Cara-Ali, que tu as reçu dans ta maison, enlève ta femme Juméli que tu aimes tant.» Le vampire est non seulement séducteur, mais il se fait un jeu, nouveau Pâris, de violer les lois de l'hospitalité. Le mari tire une terrible vengeance de celui qui l'a trompé; de son «beau fusil orné d'ivoire et de houppes rouges» il tue le pervers mécréant. Et non content d'avoir blâmé dans sa première partie la cupidité de la femme; d'avoir châtié comme il le mérite, le crime honteux d'un étranger peu soucieux de ce qu'il doit à son hôte, Mérimée, pour une fois farouche moraliste, punit d'abominable façon la sotte curiosité de l'homme qui, lui aussi, se laisse prendre à l'appât des richesses et de la domination. Avant de mourir, en effet, Cara-Ali a remis à l'épouse infidèle «un talisman précieux», le Coran qui lui vaudra sa grâce, mais causera la perte de l'infortuné Basile. «Basile a pardonné à son infidèle épouse; il a pris le livre que tout chrétien devrait jeter au feu avec horreur.» Mal lui en prend, car «en ouvrant le livre à la soixante-sixième page» il se livre, «pour avoir renoncé à son Dieu» aux mains du vampire «qui le mord à la veine du cou et ne le quitte qu'après avoir tari ses veines».

Étrange histoire où le merveilleux ne paraît que dans la seconde partie, selon un procédé habituel à Mérimée qu'il nous sera plus commode d'étudier dans la ballade suivante. La morale, sans doute, est au fond de cette pièce; mais est-elle bien sincère? ce sont de vieux thèmes que la cupidité de la femme, la violation des droits de l'hospitalité, l'ambition des hommes. Mérimée, il faut le dire, nous paraît un moraliste quelque peu ironiste; son vampire qui représente ici le doigt de Dieu, nous semble tout juste bon à effrayer les petits enfants; il a voulu faire très gros, pour produire beaucoup d'effet; on ne saurait nier qu'il y a dans son poème beaucoup de choses qui surprennent et frappent l'attention.

CONSTANTIN YACOUBOVICH[652].—La cinquième ballade que Mérimée a consacrée aux histoires de vampires est bien faite, elle aussi, pour nous étonner. Vampire dans la première partie du poème,—car il a mordu le fils de Constantin à la veine du cou,—le «Grec schismatique» se transforme dans la seconde partie en un fascinateur. C'est trop pour un seul homme: on n'est pas à la fois vampire et «mauvais œil»; l'un ou l'autre devrait suffire.

Extraordinaire, cette ballade, et cependant meilleure au point de vue de la couleur, que ne l'étaient les précédentes.

Comme le «Vénitien» du Vampire, le «Grec schismatique» ne porte point de nom. C'est un inconnu, venu d'on ne sait où; un être fatal, prédestiné, qui n'ose dire ni qui il est, ni où il va, toujours forcé de fuir les lieux où il voudrait s'attacher. Un jour, blessé à mort, il tombe au milieu d'une famille paisible qui prend soin de ses derniers moments, et c'est son dernier crime. Ce cimetière, ces arbres verts qu'il voit là-bas, dorés par le soleil, ce dernier refuge dans lequel il voudrait dormir son dernier sommeil, il ne pourra y reposer car il est poursuivi jusque dans la mort par son mauvais destin. Funeste à tous ceux qui l'entourent, même à ceux qui lui veulent du bien, pourquoi faut-il que Constantin Yacoubovich ne se soit pas demandé «si la terre latine souffrirait dans son sein» ce «Grec schismatique». Et nous découvrons ici, toujours et encore, ce perpétuel souci de Mérimée de faire accepter ses histoires, en leur donnant, en dehors de la notion du vampirisme même, quelque motif plausible qui puisse faire passer le merveilleux. Deux personnages jouent un rôle important dans cette ballade: c'est l'inconnu et le saint ermite qui lui aussi est anonyme; et pourtant Constantin Yacoubovich, qui y tient une place insignifiante, a donné son nom au poème; c'est lui, en effet, qui noue le drame en commettant le sacrilège, c'est lui qui aurait dû chasser comme un chien, loin de sa porte, ce mécréant maudit.

Toute cette ballade nous paraît assez bien venue et bien composée; c'est insensiblement que Mérimée nous fait passer de la réalité dans le domaine du merveilleux; quelque part il a donné sa recette pour y plonger le lecteur sans qu'il s'en aperçoive.

Commencez par des portraits bien arrêtés de personnages bizarres, mais possibles, et donnez à leurs traits la réalité la plus minutieuse. Du bizarre au merveilleux, la transition sera insensible, et le lecteur se trouvera en plein fantastique bien avant qu'il se soit aperçu que le monde réel est loin derrière lui[653].

Cette ballade nous offre une excellente occasion d'étudier la manière dont Mérimée s'y prend pour y réussir en effet.

Un tableau d'abord, en quelques lignes, pour situer la scène: Constantin Yacoubovich est assis devant sa maison; devant lui son fils joue avec un sabre; sa femme Miliada est accroupie à ses pieds. Survient un inconnu; ce sera le personnage important du drame, il faut donc attirer l'attention sur lui: ici et là quelques traits qui nous le feront reconnaître tout à l'heure pour ce qu'il est véritablement: figure jeune, cheveux blancs, yeux mornes, joues creuses. Ce personnage énigmatique nous intrigue plus qu'il ne nous étonne; avant qu'il ne meure, Mérimée place dans sa bouche quelques mots seulement qui nous font deviner tout un passé de douleurs et de nouvelles misères: «Triste, triste fut ma vie; triste sera ma mort…» Enfin deux traits qui attirent et retiennent notre attention: Et sa bouche a souri et ses yeux sortaient de leurs orbites.» Puis, quand l'auteur a déclaré que Constantin «l'a porté au cimetière sans s'inquiéter si la terre latine souffrirait dans son sein le cadavre d'un Grec schismatique», nous sommes bien persuadés que ce mort est un être étrange, nous l'admettons pour tel à l'avance et nous n'avons qu'une curiosité, savoir qui il est. Mérimée est bien trop habile pour nous le dire de suite: il nous montre d'abord le jeune fils de Constantin qui se meurt d'un mal inconnu; ce qui ne fait qu'accroître notre désir de connaître le pourquoi de toutes ces choses; puis un grand mot nous met davantage en éveil: «La Providence a conduit dans la maison de Constantin un saint ermite, son voisin.» Enfin, nous allons savoir, et, à l'avance, nous acceptons toutes les explications merveilleuses qui nous seront données. Ce mort est un vampire, c'est lui qui vient sucer le sang du fils de Constantin; on le déterre:

Or, son corps était frais et vermeil; sa barbe avait crû, et ses ongles étaient longs comme des serres d'oiseau; sa bouche était sanglante, et sa fosse inondée de sang. Alors Constantin a levé un pieu pour l'en percer; mais le mort a poussé un cri et s'est enfui dans les bois.