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Et après avoir cité la ballade des Braves Heyduques en entier, le critique continuait:

«Dans ce morceau, et dans plusieurs autres, le style du traducteur, qui se déclare Italien de naissance, m'a semblé bien approprié aux sujets.

«La superstition du vampirisme, connue chez nous par l'histoire du bon dom Calmet, des romans et des mélodrames, a fourni à Maglanovich et à ses confrères le sujet de plusieurs ballades qui ne manquent pas non plus d'imagination et d'énergie. D'autres ont pour sujet le mauvais œil, cette superstition de ces contrées, où l'on est persuadé que certaines personnes ont le pouvoir, parfois même involontaire, de faire périr de langueur ceux sur lesquels tombent leurs regards. Il est encore une autre espèce de fascination que l'on pourrait exercer innocemment, si l'on n'était bien averti. Dieu garde tout honnête particulier un peu complimenteur de son naturel, voyageant en Bosnie ou en Dalmatie, d'aller s'extasier sur la beauté ou la gentillesse d'un enfant! Le pauvre petit est dès lors réputé ensorcelé et le voyageur pourrait fort mal passer son temps. Heureusement il est un remède très facile à cette fascination; comme la lance d'Achille, la bouche du faiseur de compliments peut guérir le mal qu'elle a fait; il suffit pour cela qu'il veuille bien cracher à la figure de l'enfant, ce que je ne lui conseillerais pas de refuser. Si vous avez des enfants gâtés, envoyez-les en Bosnie.

«Tous les peuples sont tant soit peu gascons, et on serait fort surpris, je crois, si la modestie était allée se nicher dans des pays où chacun a l'habitude de vanter ses exploits, ne fût-ce que pour effrayer ses ennemis. On lira donc sans étonnement dans ce recueil une espèce de messénienne dalmate, où l'on verra que Napoléon ayant envoyé vingt mille soldats pour soumettre cinq cents Monténégrins, ces derniers leur ont tué vingt-cinq hommes, ce qui a tellement effrayé le reste «qu'ils ont pris la fuite, et jamais de leur vie n'ont osé regarder un bonnet rouge» (coiffure des Monténégrins). Quel dommage que sir Walter Scott n'ait pas eu connaissance de cette pièce justificative qui aurait merveilleusement figuré dans sa véridique histoire[743].

«Il ne faut pas croire, au surplus, que toutes ces poésies respirent le sang et le carnage. On y trouve de petites odes presque anacréontiques, telles que l'Amante de Dannisich, où une jeune fille passe la revue de ses trois amants, et même une espèce de chanson bouffonne, intitulée Jeannot. Ce pauvre garçon revenant chez lui, la nuit, par un cimetière, entend quelqu'un ronger. Persuadé que c'est un brucolaque (espèce de vampire qui mange dans son tombeau) et craignant d'être mangé lui-même, il se résout, pour éviter ce désagrément, à introduire dans son estomac, suivant une autre croyance du pays, un peu de la terre de la fosse; mais un chien, qui rongeait un os de mouton, croyant qu'on veut lui enlever sa proie, saute à la jambe de Jeannot, et le prétendu vampire le mord de manière à le convaincre qu'il n'est pas un fantôme. J'avouerai que la gaîté de nos chansonniers du Caveau est d'un meilleur ton, même quand ils nous régalent de Caron et de sa barque fatale; mais il n'y faut pas regarder de si près, vu le pays et avec un vaudeville croate.»

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Les mêmes jours, le Globe publiait une série de poésies serbes, traduites en prose par Mme Louise Sw.-Belloc: la Fondation de Scutari, Bataille de Kossovo, la Tête de Lazar retrouvée, les Frères, le Mariage de Haïkouna, etc.[744] On se rappelle que Mme Belloc avait annoncé un volume de piesmas, quelques semaines seulement avant l'apparition de la Guzla[745]; devancée par cet anonyme Italien qui envoyait de Strasbourg un recueil tout fait, elle communiqua son manuscrit à la rédaction du journal romantique[746]. Mais, chose des plus louables, elle ne se contenta pas de cela; elle écrivit une notice dans la Revue encyclopédique et vanta l'ouvrage de son concurrent. «Il a donné, dit-elle, dans une introduction et dans des notes, des souvenirs pleins d'intérêt, et qui ont d'autant plus de charme qu'il ne s'y mêle pas la moindre prétention… Ces chants ont un caractère très original, et dont on ne peut guère donner l'idée. Moins nobles, moins austères que les chants grecs, ils sont peut-être plus spirituels et plus vifs[747].»

Trois semaines plus tard, un critique qui signait «B.», [Brifaut] présenta la Guzla aux lecteurs de la Gazette de France.

«Qu'est-ce que la guzla? Qu'est-ce que Hyacinthe Maglanovich? A-t-on jamais ouï parler du bey de Veliko, du bey de Moïna, de Constantin Yacoubovich et des deux grands guerriers Lepa et Tchernyegor?