Du reste, il n'y a rien d'étonnant à ce que Goethe se soit aperçu de suite que ces poèmes diffèrent complètement des véritables chants serbes. Il connaissait beaucoup ces derniers et en avait longuement parlé à ses amis, ainsi que dans sa revue.
Mais s'il suspecta les ballades dalmates, il ne pensa pas un moment que Mérimée en pût être l'auteur, avant d'avoir reçu de lui l'exemplaire qui portait sa signature.
Nous ne savons ni qui était ce «Russe qui passait par Weimar» et qui remit à Goethe l'envoi de Mérimée, ni à quelle date il le fit. Le 10 octobre 1827, Goethe note dans son Journal: «Dans la soirée, lu la Guzla[855].» Les Russes qui ont visité Weimar entre le 27 août et le 10 octobre sont: le grand poète Joukovsky, le professeur Chichkoff et le prince Lioubomirsky. Le premier avait fait un séjour à Paris cette année-là, mais il en était déjà parti vers la fin de mai 1827[856].
Toutefois, comme la revue Art et Antiquité paraissait très irrégulièrement, Goethe ne parla de la Guzla que six mois après la publication de ce livre. Le 16 mars 1828, il dicta à Schuhardt sa notice sur les Chants populaires serbes; le lendemain celle sur la Guzla[857].
Car, il faut bien le dire, ce ne fut pas exclusivement par sympathie pour le jeune écrivain français que Goethe parla de la Guzla; il avait sur sa table plusieurs recueils de poésies serbes; il voulut dire de tous un mot en même temps. Dans le numéro où il démasqua Hyacinthe Maglanovich, il présenta au public la traduction anglaise que John Bowring avait faite de certains chants serbes (Servian Popular Poetry), ainsi que la traduction allemande de Gerhard.
Parlant de cette dernière, il ne dit pas un mot de toute la seconde partie de la Wila, sans doute pour ménager la susceptibilité de ce brave Gerhard qui s'était laissé si facilement mystifier. Mais, cela va sans dire, il se trouva obligé de dévoiler, dans une notice à part, le mystère qui enveloppait la Guzla, cet «ouvrage qui frappe, dès le premier coup d'œil».
Cette notice, il ne l'inséra pas tout entière comme il l'avait dictée; ce n'est qu'après sa mort qu'on en a publié une suite où il disait: «M. Mérimée est, en France, un de ces jeunes indépendants occupés à chercher une route qui soit vraiment la leur; la route qu'il suit pour son compte est une des plus attrayantes; ses œuvres n'ont rien d'exclusif et de déterminé; il ne cherche qu'à exercer et à perfectionner son beau talent enjoué, en l'appliquant à des sujets et à des genres poétiques de toute nature.» Quant à la Guzla, Goethe lui reprochait de n'être pas suffisamment un pastiche de la poésie serbe. «Le poète, dit-il, a laissé de côté, dans ses imitations, les modèles qui présentaient des tableaux sereins ou héroïques. Au lieu de peindre avec énergie cette vie rude, parfois cruelle, terrible même, il évoque les spectres, en vrai romantique; le lieu où il place ses scènes est déjà effrayant; le lecteur se voit la nuit, dans des églises, dans des cimetières, dans des carrefours, dans des huttes isolées, au milieu de roches, au fond d'abîmes; là se montrent souvent des cadavres récemment enterrés; le lecteur est entouré d'hallucinations menaçantes qui le glacent; des apparitions, et des flammes légères par des signes mystérieux veulent nous entraîner; ici nous voyons d'horribles vampires se livrer à leurs crimes, ailleurs c'est le mauvais œil qui exerce ses ravages, et l'œil à double prunelle inspire surtout une terreur profonde; en un mot, tous les sujets sont de l'espèce la plus repoussante.» Mais à la fin, il rendait justice à Mérimée: «Il n'a épargné, dit-il, aucune peine pour bien se familiariser avec ce monde; il a montré dans son travail une heureuse habileté, et s'est efforcé d'épuiser son sujet[858].»
Goethe a-t-il sainement jugé Mérimée de 1827?
À notre avis, il le croit plus artiste et dilettante qu'il ne l'est à ce moment; il ne soupçonne pas assez le poète. Nous pensons qu'il y a plus de sincérité dans la Guzla que n'en a voulu reconnaître l'illustre vieillard. C'est pour Mérimée plus qu'un «exercice, un moyen de perfectionner son talent». La Guzla, c'est la pierre qu'apporte en convaincu, un jeune littérateur, à l'édifice que d'autres enthousiastes sont en train d'élever. Mais est-ce sa faute si son tempérament le portait à s'abstraire de ses œuvres, à ne s'y mettre en aucune façon? Si au lieu d'entasser les horreurs pour en frémir lui-même le premier, il «ressemble à un artiste qui s'amuse à essayer aussi une fois ce genre?» S'il a tout à fait en cette circonstance dissimulé son être intime?
Toutefois, et ce que Goethe a justement remarqué, pour cette même raison, Mérimée se sépare, de son premier ouvrage, des autres romantiques; il sait se contenir, ne jamais se laisser entraîner en racontant; retracer des choses horribles «avec sobriété et un parfait sang-froid comme quelqu'un de neutre et d'impassible[859]». À ces qualités il devra d'atteindre un jour à l'art impersonnel mais un peu froid qui caractérise ses nouvelles impeccables. Car, si Mérimée n'est pas plus lyrique dans la Guzla, c'est qu'il n'a pas pu l'être davantage; ne craignons pas de le répéter: il y est aussi sincèrement romantique qu'il en était capable.