D'autre part, l'amour du primitif avait poussé Mérimée du côté de la poésie populaire. À l'école de Fauriel, le jeune écrivain avait appris à «découvrir comme le cri de la nature souvent sauvage et bizarre, mais quelquefois sublime», à goûter le charme exquis de ces productions naïves. Car il y avait au fond de cet être d'apparence égoïste et sec, un véritable poète, un peu timide et jaloux parce que conscient de son impuissance en comparaison des «grands hommes du jour», mais un poète quand même, capable d'être ému et d'émouvoir. S'il avait peur du lyrisme exubérant, s'il avait en horreur l'emphatique et l'artificiel, cet ennemi de la sensiblerie était, après tout, d'une sensibilité et d'un enthousiasme aussi grands que discrets.
Ainsi n'eut-il pas un moment d'hésitation avant d'entrer dans le «mouvement» et de se déclarer, avec la plus entière bonne foi, solidaire de ceux qu'il raillera quelques années plus tard.
Mais une certaine réserve tempère en lui les élans du lyrisme. Il a ceci de distinct de la seconde génération romantique, qu'il ne veut pas faire aussi impudemment étalage de son cœur. De plus, l'imagination créatrice lui fait défaut; s'il a le don d'interpréter d'une façon saisissante certains traits qu'il trouve rapportés par d'autres d'une manière banale, il est presque incapable de rien concevoir par lui-même; il lui faut une matière où se prendre, quelque chose qui le frappe et qu'il puisse à loisir repenser à nouveau. Cette pauvreté d'invention, qui le contraint à demander sans cesse à autrui ce qui lui est nécessaire, développera en lui d'autres qualités qui tueront le poète au profit de l'observateur et de l'artiste. À l'inspiration il substituera le travail et la perfection de la forme, la rigoureuse exactitude d'un homme qui n'invente rien, mais qui se borne à saisir sur le vif les manifestations de la passion. Tout cela est déjà sensible dans la Guzla.
Si son alliance avec le romantisme est sincère, elle n'est pas complète; il n'en adopte que ce qui est conforme à son tempérament; il en approuve le cosmopolitisme qui permet une plus grande liberté dans le choix des sujets; la manière plus vive et plus expressive aussi de les traiter, mais avec ce souci déjà évident de brider la fantaisie débordante pour la remplacer par la notation exacte et tout aussi pittoresque du détail authentique. En même temps qu'adepte, il est initiateur: après avoir manifesté en l'honneur du drame romantique et écrit le Théâtre de Clara Gazul, il voulut contribuer pour sa part à la rénovation de la poésie en lui signalant les riches sources si glorieusement exploitées en Angleterre et en Allemagne. En réalité, ce que Clara Gazul était aux Cromwell et aux Ernani, la Guzla, dans la pensée intime de l'auteur, devait l'être aux Ballades et aux Orientales.
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Son tribut au romantisme, il le paie d'une façon très particulière: Stendhal est là, son maître en mystification, qui lui apprend comment on peut livrer au public une œuvre de conviction et, en somme, de passion littéraire, sans avoir à encourir le ridicule; aussi est-ce la comédienne espagnole Clara Gazul qui signe la profession de foi dramatique de Mérimée, le chanteur illyrien Hyacinthe Maglanovich qui sera responsable de son premier et unique essai de poète.
II
Voyons maintenant comment il a composé la Guzla.
Et d'abord, comme nous le disions tout à l'heure, peu d'imagination créatrice dans ce livre; simplement de la mise en œuvre très habile, il faut le reconnaître, et très sobre. Mérimée aime l'anecdote à la façon de Stendhal; il invente peu, mais il cherche beaucoup et n'adopte que ce qui lui paraît «peindre les mœurs et les caractères à une époque donnée». Nous savons maintenant que sa Colomba a réellement existé: un Allemand, M. Kuttner, a retrouvé en Corse, il y a quelques années, la famille de cette Colomba Bartoli qui, en 1858, implorait «le très digne sénateur» et le suppliait «de vouloir bien exaucer les prières d'une vieille femme qu'il avait daigné écouter autrefois[953]»; le sujet de Lokis est celui d'une ballade lithuanienne; Carmen est une histoire véridique qui fut racontée à Mérimée par la comtesse de Montijo[954]; la Vénus d'Ille est une légende du moyen âge, comme Matéo Falcone aurait été suggéré par un fait arrivé en Corse et publié par un journal de la Restauration[955]. La Guzla ne fait pas exception à la règle. Comme la Chronique du règne de Charles IX, elle est un «extrait des lectures» de son auteur. Les compositions de Mérimée sont, en définitive, comme autant d'illustrations qu'on met en marge de ses lectures. Hâtons-nous de dire que les illustrations de Mérimée font toujours oublier le modèle. C'est là son secret d'artiste: ne raconter jamais que des histoires qui l'ont frappé, mais les mettre en œuvre avec quelle vigueur et quelle précision! Les sources de la Guzla sont nombreuses: les relations de voyage de Fortis, de Voutier, de Chaumette-Desfossés, Smarra de Nodier, le Dante, un drame chinois, les Chants grecs de Fauriel, les histoires merveilleuses de dom Augustin Calmet, Jean-Baptiste Porta et Balthazar Bekker, les idylles de Théocrite et jusqu'à la Bible. On est quelque peu étonné de découvrir que tant de livres ont servi à produire un aussi petit recueil. C'est qu'aussi bien Mérimée n'emprunte à chacun que ce qui lui est nécessaire; à celui-ci une anecdote: idée ou point de départ de son poème; à celui-là un renseignement, un détail pittoresque, une expression significative ou suggestive. Mais quand il lit, ce qu'il remarque tout particulièrement, c'est le trait général, permanent, ce à quoi tout homme pourrait se reconnaître; il élimine de parti pris l'accessoire, et en cela il suit fidèlement la tradition littéraire de son pays. Romantique farouche, il procède à la façon des grands classiques français, en modifiant à son usage les éléments que lui fournissent des modèles rapprochés. Ce qui est fugitif, passager, ce qui ne tient qu'à un peuple, à un pays, à une époque, tout cela ne vaut pas la peine d'être noté; inutile de s'en souvenir; quand il en sera temps on n'aura qu'à recourir à quelques livres bien documentés qui donneront, et au delà, de quoi répandre sur l'œuvre autant de «couleur» qu'il sera nécessaire. Et c'est pourquoi la «couleur» dans la Guzla est toute à la surface; il suffit de gratter un peu pour s'apercevoir qu'il n'y a rien là qui distingue véritablement les primitifs illyriens des primitifs albanais ou slovaques, comme l'a judicieusement conjecturé M. Filon[956]. En réalité, ce que Mérimée a peint c'est l'homme—tel qu'il se l'est représenté—avant que la société l'ait policé; peinture, un peu à la manière du XVIIIe siècle.
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