Parlant de l'influence de Macpherson, nous avons fait allusion aux morceaux pseudo-antiques qui se trouvent dans les Morlaques. Ces prétendus spécimens de «poésie esclavonne», au nombre de dix, sont disséminés dans le cours du volume conformément aux exigences du récit. On en a réuni l'indication dans une table particulière placée à la fin des Morlaques. Voici les titres de ces poésies: Chanson de Pecirep, Histoire d'Anka, Épithalame de Radomir aux noces de Jervaz, Épithalame de Dascia aux noces de Jervaz, Prière à l'image de Catherina, Chanson de mort de Dabromir, Chanson de la bienheureuse Dianiza, Chanson de Tiescimir et Vukossava, Chanson de mort pour le Starescina de Rostar, Chanson de mort de Jervaz.

Le biographe de la comtesse de Rosenberg nous assure gravement que quelques-unes de ces poésies sont tirées «d'un recueil d'anciens chants héroïques, publié dans le courant du XVIIIe siècle par un religieux dalmate, le P. Morvizza»; les autres, inédites, auraient été rapportées et traduites à Justine Wynne par ses amis de Venise[79]. «Ces chansons, ajoute-t-il, appartiennent à des époques fort différentes; l'une des plus anciennes, Tiescimir et Vukossava (p. 254), est évidemment antérieure à l'invasion musulmane.»

Ces poésies ne sont que des contrefaçons; l'auteur de la notice que nous citons se trompait, mais il n'était pas le premier qui tombait dans cette erreur, car on verra dans les pages qui vont suivre que Mme de Staël, non plus, ne les suspectait pas. Charles Nodier, qui affectait une connaissance de «l'illyrien», prétendait également que les «morceaux de poésie esclavonne» sont «bien choisis» et que «le style de la traduction a quelque chose de la naïveté, du nerf et de la couleur de l'original[80]».

«Le P. Morvizza, religieux dalmate du XVIIIe siècle», n'ayant eu qu'une existence fictive, aucune des poésies insérées dans les Morlaques ne pouvait être tirée d'un recueil imaginaire. Il est probable que le baron Ernouf pensait à un autre religieux dalmate qui avait publié au XVIIIe siècle une collection de chants serbo-croates, André Kačić-Miošić, l'auteur des Entretiens familiers dont nous avons déjà parlé; mais les ballades de ce poète populaire sont par trop différentes de celles qui se trouvent dans les Morlaques pour qu'on puisse y reconnaître la moindre parenté avec ces dernières; certains détails cependant nous ont paru assez significatifs pour ne pas exclure la possibilité d'une connaissance directe des Entretiens familiers de la part de la comtesse de Rosenberg; ce sont de nombreux noms serbo-croates qu'on ne trouve pas chez Fortis, mais qui tous ou presque tous ont été employés par Kačić: Anka, Dobroslave, Pecirep, Dianiza, Radomir, Tiescimir, Vukossava, etc.—Toutefois, la présence de ces noms dans le livre de Mme de Rosenberg peut s'expliquer d'une autre façon: l'auteur des Morlaques n'avait-elle pas des amis qui, connaissant la Dalmatie, Dandolo, par exemple (ou Fortis lui-même peut-être?) ont pu lui donner des renseignements qui ne sont pas dans le Voyage?

Pour donner une idée de ces «morceaux de poésie esclavonne»—qui n'ont pour nous d'autre intérêt que de précéder la Guzla—citons-en un: la chanson récitée aux funérailles d'un ancien chef slave. Le sujet est celui que traitera Mérimée dans une de ses ballades «illyriques», le Chant de mort, ce vocero dalmate qui ressemble tant au vocero corse dont on lit un spécimen dans Colomba.

Qui nous guidera encore sur les frontières des Turcs, pour leur
enlever le bétail?

Qui jugera des meilleurs coups et donnera le prix au bras le plus
robuste?

Qui mènera l'épouse à l'époux avec pompe et joie, si notre chef
est mort?

Qui nous éclairera de ses conseils, comme notre père, dont la prudence
égalait la clarté des flambeaux qui dissipent les ténèbres?

Que t'avons-nous fait, Marnan, pour que tu nous quittes? Nous
t'aimions, nous obéissions toujours à tes ordres, ô brave Staréscina!