Cette occupation momentanée ne resta pas sans conséquences pour la science et pour la littérature[101].

La géographie y gagna d'abord. La Dalmatie, le Monténégro (qui était à deux pas de la garnison française de Cattaro), la Bosnie—pays tous inconnus jusqu'alors—furent étudiés dans une série d'articles, brochures, mémoires, relations de voyage, qui se prolongea longtemps après la restitution des provinces à l'Autriche.

À Laybach, on publie en français des décrets, arrêtés et règlements[102]. On rédige le Télégraphe officiel des provinces illyriennes, journal tétraglotte, publié par le gouvernement (en français, italien, allemand et slovène[103]). À Trieste, on imprime une grammaire française «à l'usage de la jeunesse guerrière des provinces illyriennes[104]».

En France, les journaux donnent régulièrement des nouvelles du pays et s'efforceront de faire connaître à leurs lecteurs la plus récente conquête impériale[105]. Peu de temps après l'occupation de la République de Raguse par Lauriston (1806), un lettré «slovinique», le comte de Sorgo, fut présenté à Napoléon[106] et élu membre de l'Académie Celtique (plus tard Société des Antiquaires de France). Il lut à cette savante compagnie un Mémoire sur la langue et les mœurs du peuple slave[107] dans lequel il exprimait l'opinion suivante: «Depuis qu'une partie des peuples slaves, notamment les Dalmates, furent réunis à la grande confédération de l'Empire Français, l'histoire, la langue, les antiquités de ces peuples devenus pour les savants français des richesses nationales, peuvent réclamer leur attention et quelques instants de leurs travaux précieux[108].»

En même temps, les Annales des Voyages de Malte-Brun publient une Notice géographique et historique sur le Monténégro et un Tableau des Bouches de Cattaro (1808). Cette publication populaire donne aussi, en 1809, une Description physique de la Croatie et de l'Esclavonie, et, en 1811, un Mémoire sur le Monténégro, par A. Dupré. Cette même année 1811 paraissent: la Croatie militaire, mémoire sur les régiments frontières, par le général Andréossy[109]; les Souvenirs d'un voyage en Dalmatie, par C. B., du département de Marengo [Dr Charles Botta], ouvrage où l'on parle de la poésie populaire serbe (pp. 55-57). En 1812, le Voyage en Bosnie dans les années 1807-1808, par Amédée Chaumette-Desfossés, ancien chancelier du consulat général de Bosnie, ouvrage réédité en 1821, connu de Mérimée et utilisé dans la Guzla[110]. L'année suivante, M. Depping fait un long Tableau de Raguse pour les Annales des Voyages (t. XXI), où il parle de la littérature «illyrienne» d'après l'ouvrage italien de F.-M. Appendini[111]. En 1814, on traduit de l'allemand une étude sur l'Illyrie et la Dalmatie, par le savant autrichien Balthasar Hacquet, et on l'augmente d'un Mémoire sur la Croatie militaire[112]. Le Journal des Débats ouvre son feuilleton aux articles sur la poésie «illyrienne», par Charles Nodier. En 1815, Charles Pertusier, attaché à l'ambassade de France à Constantinople, fait paraître une longue notice sur la Dalmatie, dans ses Promenades pittoresques dans Constantinople et sur les rives du Bosphore. En 1818, A. Dupré s'occupe de nouveau de l'Illyrie: il publie son «essai historique et commercial» sur les Bouches de Cattaro[113]. Le dépôt général de la marine fait graver, en 1820 et 1821, les nombreux plans et cartes de la mer Adriatique levés en 1806 par les officiers français[114]. Le colonel L.-C. Vialla de Sommière, ancien chef d'état-major de la deuxième division de l'armée d'Illyrie et de Raguse, donne, en 1820, les deux volumes de son Voyage historique et politique au Monténégro, ouvrage sur lequel Sénancour fait de suite un article dans la Minerve littéraire[115]. En même temps, Hugues Pouqueville, membre de l'Institut, ancien consul général à la cour d'Ali-Pacha de Janina, imprime son grand Voyage dans la Grèce (5 vol. in-8°) qui contient un bon nombre de pages sur les pays «illyriens». En 1822, Charles Pertusier écrit une étude sur la Bosnie, considérée dans ses rapports avec l'Empire Ottoman. Enfin, en 1823, un Dalmate, ancien officier supérieur de la marine, M. le chevalier Bernardini, publie à Paris son Discours sur la langue illyrienne et sur le caractère des peuples habitant la côte orientale du golfe Adriatique[116].

Cette abondance d'ouvrages français relatifs au pays de Hyacinthe Maglanovich dispensa l'auteur de la Guzla (comme il le reconnut lui-même) d'une description géographique, politique, etc.[117]

§ 7

CHARLES NODIER EN ILLYRIE

Le 20 septembre 1812, le comte Bertrand, premier gouverneur des provinces illyriennes, signa l'arrêt par lequel M. Ch. Nodier, homme de lettres à Paris, était nommé bibliothécaire de la ville de Laybach. En même temps, il confia à l'auteur du Peintre de Saltzbourg la direction de la partie française du Télégraphe officiel. Ce fut M. de Tercy, secrétaire général de l'Intendance en Illyrie, qui demanda et obtint cette place pour son futur beau-frère «dans le double but de lui créer une position et de lui faire partager son exil, fort supportable du reste[118]».

Après avoir difficilement pourvu aux frais d'un long voyage[119], Nodier partit de Paris, en pauvre émigré, à la fin de novembre, emmenant avec lui sa jeune femme malade[120] et son enfant de dix-huit mois qu'il faillit perdre dans une tourmente de neige au Mont-Cenis; cette enfant devait être plus tard la «Notre-Dame de l'Arsenal» à laquelle Alfred de Musset adressera de si jolis vers.