L'instruction du procès était achevée; ils avaient été condamnés à mort au nombre de quarante, mais on ne savait si Jean Sbogar était parmi eux, lui, dont personne ne connaissait le visage, et dont le nom continuait à inspirer la terreur dans les campagnes. On se souvint de la jeune fille trouvée dans le château et l'on pensa qu'elle le reconnaîtrait parmi ses complices. Antonia fut donc placée dans la grande cour de la prison, au moment où les condamnés devaient y passer pour la dernière fois. Ils parurent; l'aspect de l'un d'eux la frappa immédiatement: c'était lui. «Lothario!» s'écria-t-elle d'une voix déchirante. Lothario se détourna et la reconnut. «Lothario!» dit-elle en s'ouvrant un passage au travers des sabres et des baïonnettes; car elle comprenait qu'il allait mourir!—«Non,» répondit-il, «je suis Jean Sbogar!»—«Lothario! Lothario!»—«Jean Sbogar!» répéta-t-il avec force.—«Jean Sbogar!» cria Antonia. «Ô mon dieu!» et son cœur se brisa.

Elle était par terre immobile; elle avait cessé de respirer. Un des sbires souleva sa tête avec la pointe de son sabre, et lui laissa frapper le pavé en l'abandonnant à son poids.

«Cette jeune fille est morte»,—dit-il.

—«Morte»,—reprit Jean Sbogar en la considérant fixement.—«Marchons!»

Jean Sbogar parut sous le couvert de l'anonymat au mois de mai 1818, quatre ans et demi après que Nodier fût revenu de Laybach[154]. Il eut d'abord ce que l'on appelle aujourd'hui une mauvaise presse, malgré l'artifice qu'avait imaginé son auteur pour exciter l'intérêt du public. Sur ce point, encore mal éclairé, nous relevons dans le Journal de Paris du 20 juin 1818, cette curieuse note:

Les éditeurs de cet ouvrage nous apprennent, dans une espèce d'avertissement mystérieux, que l'auteur leur avait envoyé son manuscrit au moment où il se disposait à franchir l'espace qui le séparait encore de la Russie. Depuis la publication de ce roman, une note insérée le même jour dans tous les journaux prouve que l'on a voulu profiter de cette circonstance pour attribuer Jean Sbogar à Mme de Krudener. Cet artifice était trop grossier pour réussir; comment, en effet, le lecteur aurait-il pu confondre la mélancolie douce et suave, les sentiments pudiques, les pensées religieuses qui distinguent l'auteur de Valérie, avec cette misanthropie farouche, cet amour forcené d'un brigand pour une femme dont la tendresse est plus bizarre encore, avec des aventures extravagantes qui renchérissent sur les ténébreuses productions d'Anne Radcliffe, en un mot, avec Jean Sbogar[155]?

Ce blâme n'empêcha pas Nodier de déclarer dans sa préface de l'édition de 1832:

L'anonyme me porta bonheur… Des journalistes qui se crurent bien avisés, et qu'avait trompés je ne sais quel mélange d'ascétisme, d'amour et de philanthropie désespérée qui se confondent dans cette bluette (Jean Sbogar), en accusèrent Mme de Krudener… Je n'intervins pas dans ce combat qui ne pouvait durer longtemps.

Jean Sbogar aurait été complètement oublié si un nouvel artifice n'était intervenu quatorze mois plus tard. Le 17 octobre 1819, la Renommée annonça, «d'après les journaux anglais», que le prisonnier de Sainte-Hélène s'était occupé de ce roman deux jours: une nuit à le lire et quelques heures à l'annoter. «Cette apostille, venue de haut lieu, excita un instant de rumeur dans les bureaux de rédaction des feuilletons bonapartistes», et le roman devint célèbre en quelques jours. Le libraire, Gide fils, qui semble avoir beaucoup contribué à répandre cette nouvelle[156], lança à grand fracas une seconde édition dont la couverture porte en entier le nom de l'auteur. Cette révélation ne fut pas très prudente. Nodier ne jouissait pas d'un grand crédit auprès de la presse de l'opposition et, malgré tout le succès du livre, il fut de suite accusé de plagiat: Jean Sbogar, disait-on, était volé au Corsaire de Byron[157].

On avait raison et tort tout à la fois de le prétendre; car, s'il est vrai que Jean Sbogar a été écrit sous une influence étrangère, il n'en reste pas moins vrai que cette influence ne fut pas celle de Byron, malgré les ressemblances frappantes qui existent entre le poème anglais et le roman français. Jean Sbogar est inspiré des Brigands de Schiller, d'où procédait, par une voie différente, l'ouvrage de Byron[158].