Démêler d’une façon précise quelles furent les origines des Chants grecs, est chose impossible. Contentons-nous de reconnaître à leur éditeur le mérite d’avoir mis au point les idées vagues et flottantes qu’on avait alors en France sur la poésie populaire; il a montré que l’étude de cette poésie avait un but véritable et qu’il y fallait apporter une méthode.
On se demandera peut-être comment Fauriel fut amené à commencer par la Grèce ses investigations sur la littérature primitive. M. Galley, son dernier biographe, nous l’explique: Fauriel, à l’occasion de ses recherches sur les origines de civilisations néo-latines, et sur le moyen âge provençal et italien, avait dû se reporter souvent à l’histoire littéraire des pays grecs de l’empire d’Orient. En ce qui concerne l’étude de la langue grecque vulgaire, il avait dû rechercher avec ardeur les documents nécessaires: les chants et les récits du peuple. C’est de cette étude que son livre est sorti[283]. «Le long Discours préliminaire et les commentaires qui précèdent les textes ne laissent aucun doute sur le soin que Fauriel apporta à ce travail de philologue, d’exégète et d’historien. Établir les textes sur des copies souvent incorrectes où l’on avait figuré la prononciation, conserver cependant la saveur des dialectes particuliers et respecter les idiotismes était déjà une tâche difficile[284].» Mais Fauriel ne s’arrête pas là. Il compare ces textes aux romans grecs du moyen âge, aux autres documents d’une littérature populaire de cette époque, aux vestiges d’une littérature populaire antique signalés dans les œuvres venues jusqu’à nous.—Une partie de ce Discours, la plus considérable peut-être, est l’observation attentive des conditions sociales dans lesquelles se développe la littérature populaire.
Entre les arts qui ont pour objet l’imitation de la nature, disait-il, la poésie a cela de particulier que le seul instinct, la seule inspiration du génie inculte et abandonné à lui-même y peuvent atteindre le but de l’art, sans le secours des raffinements et des moyens habituels de celui-ci, au moins quand ce but n’est pas trop complexe ou trop éloigné. C’est ce qui arrive dans toute composition poétique qui, sous des formes premières et naïves, si incultes qu’elles puissent être, renferme un fond de choses ou d’idées vraies et belles. Il y a plus: c’est précisément ce défaut d’art ou cet emploi imparfait de l’art, c’est cette espèce de contraste ou de disproportion entre la simplicité du moyen et la plénitude de l’effet, qui font le charme principal d’une telle composition. C’est par là qu’elle participe, jusqu’à un certain point, au caractère et au privilège des œuvres de la nature, et qu’il entre dans l’impression qui en résulte quelque chose de l’impression que l’on éprouve à contempler le cours d’un fleuve, l’aspect d’une montagne, une masse pittoresque de rochers, une vieille forêt; car le génie inculte de l’homme est aussi un des phénomènes, un des produits de la nature[285].
Les Chants grecs obtinrent un très vif succès et servirent en même temps deux causes: l’indépendance hellénique et la littérature romantique.
Nous parlerons peu de la première. Rappelons que, sous l’influence de Byron, l’Orient et la Grèce rentrèrent en faveur auprès des poètes et des peintres de la Restauration. «Le romantisme aperçut, dans le ciel enflammé, du côté où le soleil se lève, des Grecs un peu trop magnifiques, des Turcs un peu tartares; on ne sait ce qu’il a le plus admiré, de l’héroïsme des uns ou de la férocité des autres. La garde-robe et le coffre-fort des Palikares étaient un magasin d’accessoires où l’on pouvait puiser, à pleines mains, des broderies lyriques et épiques, bien propres à faire oublier les toges, les casques et les cothurnes de Ducis et de Baour-Lormian. Avec un enthousiasme farouche, les romantiques mirent au pillage la bijouterie levantine[286].» Et, chose prodigieuse, ces sympathies des littérateurs et des artistes, ce déluge de dithyrambes, d’odes, d’élégies, de peintures, de lithographies, provoquèrent la création de comités philhellènes, de quêtes au profit des insurgés[287], entraînèrent enfin le gouvernement lui-même et aboutirent à l’intervention européenne en faveur de la Grèce, à Navarin, l’une «des plus mémorables victoires qu’ait remportées la littérature». Au moment où parurent les Chants populaires de la Grèce moderne, Pouqueville, ancien consul de France auprès d’Ali-Pacha, donna son Histoire de la régénération de la Grèce. Ces deux livres ont été les deux sources littéraires du philhellénisme romantique[288]. Lamartine leur doit son Dernier chant du pèlerinage de Childe-Harold. Hugo s’est directement inspiré de Fauriel dans les Orientales[289]. Les poètes de troisième ordre, comme Népomucène Lemercier, et de cinquième ordre, comme Léon Halévy, mirent simplement en vers français la prose de Fauriel, sans beaucoup de bonheur toutefois. «On n’a pas oublié, écrivait Mérimée après la mort de Fauriel, sa belle traduction des Chants klephtiques, et je ne crois pas me tromper en disant qu’une partie de l’intérêt qu’excita en France l’insurrection grecque était due à cette traduction et à l’excellente préface qu’il y avait ajoutée. Bien des gens qui regardaient les Grecs comme un peuple de rusés intrigants les reconnurent d’après M. Fauriel pour des héros continuateurs de leurs ancêtres[290].»
D’autre part, le recueil des Chants grecs inaugura en France l’étude de la poésie populaire, étude qui prit une double direction: scientifique et littéraire. Le Globe, qui mobilisait alors les forces romantiques, consacra au nouvel ouvrage quatre articles du doux philosophe Théodore Jouffroy[291].
M. Fauriel, y disait-on, familiarisé depuis longtemps avec cette sorte de recherches où la littérature et l’histoire se commentent l’une par l’autre, a conçu l’heureuse idée de recueillir, au profit des lettres, ces chants populaires des Grecs modernes et d’en tirer, pour l’instruction de l’histoire, des renseignements irrécusables sur leur condition politique et civile, leurs habitudes domestiques et religieuses, et les principaux événements qui avaient, avant l’insurrection, signalé leur existence nationale. Il en est résulté un livre où tout est neuf, et que les littérateurs et les historiens se disputeront, parce qu’il offre à ceux-là un monument poétique de la plus grande originalité, et à ceux-ci des documents authentiques sur un peuple inconnu que l’Europe vient de découvrir au milieu de la Méditerranée. Tel est l’ouvrage de M. Fauriel[292].
À l’étranger, le succès fut également vif; le 10 juillet 1824, Goethe écrivait à Mlle Thérèse von Jakob: «L’ouvrage annoncé: Chants populaires de la Grèce moderne, par Fauriel, est paru; ainsi nos voisins nous ont dépassés sur un terrain où nous autres Allemands tâtonnions depuis des années déjà[293].»
Une traduction anglaise, deux traductions allemandes (dont l’une par le poète bien connu Wilhelm Müller), enfin, une traduction italienne, attestent mieux que toute autre chose le succès universel de Fauriel.
Avant de parler de l’influence littéraire des Chants grecs, disons que leur éditeur exerça une influence directe et personnelle sur plus d’un de ses contemporains et particulièrement sur ses jeunes amis J.-J. Ampère et Prosper Mérimée[294].