Durant cette époque, on le verra au paragraphe suivant, la poésie populaire des Serbo-Croates ne resta pas inconnue ni du public français en général, ni de Prosper Mérimée en particulier.
Si nous jetons un coup d’œil sur ce qui précède, nous constaterons qu’à la veille de la grande bataille romantique, la poésie populaire ne plaisait en France qu’à la condition d’être étrangère. On fit bon accueil aux chants grecs qu’offrait Fauriel, aux ballades écossaises traduites par Artaud, aux ballades allemandes, Scandinaves, anglaises, aux romances espagnoles, aux chants serbes; mais presque personne ne s’intéressa à la poésie populaire française. Peu nombreux furent ceux qui songèrent à s’inspirer de la littérature nationale du moyen âge, qui est, on le sait, un produit aussi collectif, anonyme, impersonnel que l’est la vraie littérature populaire[305]. «Cela doit paraître une chose étrange, dit le professeur américain Henry A. Beers, lorsqu’on se rappelle que la littérature française du moyen âge fut la plus influente de l’Europe et qu’elle contient, depuis la Chanson de Roland jusqu’au Roman de la Rosé et Villon, le plus riche trésor de sujets romantiques: chroniques, chansons de geste, romans d'aventures, fabliaux, lais, légendes de saints, homélies, miracles, chansons, farces, jeus partis, pastourelles, ballades,—bref, tous les genres cultivés au moyen âge. Il est vrai que cette littérature ne resta pas sans exercer une certaine influence sur les romantiques de 1830. Théophile Dondey écrivit un poème sur Roland; Gérard de Nerval célébra la naïveté et la couleur nationale des chansons populaires de la Touraine; mais ce fut tout ou presque tout. Les principales inspirations vinrent de l’étranger[306].»
On pourrait ajouter plus d’un nom à la liste de M. Beers, mais la conclusion resterait sensiblement la même. Du reste, ce manque de sympathie envers le passé de leur pays fut de bonne heure reproché aux romantiques français. Déjà en 1814, le classique Dussault écrivait dans le Journal des Débats: «Si la chanson du Roi Dagobert était l’ouvrage de quelque Anglais ou Allemand, elle enchanterait probablement toute l’école romantique[307].» Quelques années plus tard, Henri de Latouche adressait le même reproche aux jeunes novateurs: «Ce n’est pas ainsi, disait-il, que les Allemands ont agi envers leur pays: écouter dans leurs chants l’accent de la patrie et songer à la vôtre[308].» En vain Edmond Géraud regrettait-il «qu’il ne soit tombé dans la pensée d’aucun homme de goût de faire quelques voyages à travers nos provinces, avec le projet d’y recueillir nos chansons historiques et ces vieilles romances qui se chantent encore dans nos veillées de village ou dans les travaux de la campagne[309]». Ce sera en 1840 seulement que M. de La Villemarqué publiera son Barzaz-Breiz, la première collection de la poésie populaire indigène.
§ 5
LA BALLADE POPULAIRE SERBO-CROATE
Les chants «illyriens»—on peut presque le dire—étaient célèbres avant d’avoir été connus. En 1768, Klopstock, qu’ils intéressaient, proposait qu’on en fît un recueil. Goethe en traduisait en 1775, Herder en 1778, Walter Scott en 1798. Corinne, où Mme de Staël parlait des «improvisateurs dalmates», est de 1807. Dès 1813, Nodier s’occupait de ces improvisateurs. La même année, comme nous le verrons ailleurs, Byron témoigna avoir entendu parler des «chants bosniaques».
Pourtant, les textes que l’on possédait n’étaient ni tous authentiques, ni assez nombreux, ni publiés avec exactitude, ni fidèlement traduits: leurs éditeurs avaient toujours pris le soin de les «embellir» et de les «polir» avant de les livrer au public. En 1814 seulement parut le premier Recueil de chants populaires slavo-serbes; la publication en était due au célèbre collectionneur Vouk Stéphanovitch-Karadjitch[310].
Fils de parents pauvres né en 1787 dans un petit village de la Serbie, Karadjitch étudia quelque temps dans un monastère et devint secrétaire d’un des voyévodas de Kara-Georges pendant l’insurrection contre les Turcs. Deux ans plus tard, en 1806, son protecteur ayant été tué, il se rendit à Sremski Karlovtsi (Karlowitz), en Hongrie, pour y reprendre ses études. Il n’y resta pas longtemps; en 1807, il rentra en Serbie et servit de nouveau l’insurrection, puis il tomba malade et resta boiteux pour la vie. Il fut tour à tour maître d’école primaire, secrétaire du Sénat serbe (dont il a écrit une histoire), juge de paix. En 1813, après la répression de l’insurrection, il se réfugia à Vienne.
Il eut la bonne fortune d’y rencontrer d’excellents maîtres et de se faire des relations indispensables au succès de l’œuvre considérable qu’il allait entreprendre.
Il fut remarqué tout d’abord par Barthélémy Kopitar, de la Bibliothèque Impériale autrichienne, qui était un philologue slave distingué. Les conseils de Kopitar furent d’un prix inappréciable pour le jeune Karadjitch, à qui l’instruction des écoles avait manqué. Grâce à lui, Karadjitch fit la connaissance de Jakob Grimm, célèbre érudit allemand, qui établissait alors les bases de cette méthode scientifique appliquée à l'histoire nationale, d’où sortira non seulement la mythologie comparée, mais encore, comme nous l’avons déjà dit, le folklore et la philologie comparés. Diez pour les langues romanes, Zimmer pour les langues celtiques, feront plus tard seulement ce que Jakob Grimm avait fait déjà pour les langues germaniques.