L'ENFER, chant XXXIII: LA GUZLA, pp67-69.

Déjà ils étaient réveillés, et l'heure Dans une caverne, couché sur des approchait où l'on nous apportait notre cailloux aigus, est un brave nourriture, et chacun de nous tremblait heyduque, Christich Mladin[537]. de son rêve, quand j'entendis clouer À côté de lui est sa femme, la sous moi la porte de l'horrible tour; belle Catherine, à ses pieds ses alors je regardais fixement mes enfants deux braves fils. Depuis trois sans prononcer un mot. Je ne pleurais jours ils sont dans cette pas; mon cœur était devenu de pierre. caverne sans manger; car leurs Ils pleuraient, eux, et mon Anselmuccio ennemis gardent tous les me dit:—Tu me regardes ainsi, père, passages de la montagne, et, qu'as-tu? s'ils lèvent la tête, cent fusils se dirigent contre eux. Cependant je ne pleurais pas, je ne Ils ont tellement soif que leur répondis pas, tout ce jour ni la nuit langue est noire et gonflée, car suivante, jusqu'à ce que le soleil se ils n'ont pour boire qu'un peu leva de nouveau sur le monde. Comme un d'eau croupie dans le creux d'un faible rayon se fut glissé dans la rocher. Cependant pas un n'a osé prison douloureuse, et que j'eus faire entendre une plainte, car reconnu mon propre aspect sur leurs ils craignaient de déplaire à quatre visages, _je me mordis les deux Christich Mladin. Quand trois ans. C'est un grand homme, vert et homme_ de cinquante ans environ, mains de douleur, et mes enfants jours furent écoulés, Catherine croyant que c'était de faim, se s'écria: «Que la sainte Vierge levèrent tout à coup en disant:—Ô ait pitié de vous, et qu'elle père! il nous sera moins douloureux si vous venge de vos ennemis!» tu manges de nous: tu nous a vêtus de Alors elle a poussé un soupir, ces misérables chairs, dépouille nous et elle est morte. Christich en. Mladin a regardé le cadavre d'un œil sec; mais ses deux fils Lorsque nous atteignîmes le quatrième essuyaient leurs larmes quand jour, Gaddo se jeta étendu à mes pieds leur père ne les regardait pas. en disant:—Tu ne m'aides pas, mon Le quatrième jour est venu, et père! Là il mourut, et comme tu me le soleil a tari l'eau croupie vois, je les vis tomber tous les trois, dans le creux du rocher. Alors un à un, entre le cinquième et le Christich, l'aîné des fils de sixième jour, et je me mis, déjà Mladin, est devenu fou: il a aveugle, à les chercher à tâtons l'un tiré son hanzar[538], et il après l'autre, et je les appelai regardait le cadavre de sa mère pendant trois jours alors qu'ils avec des yeux comme ceux d'un étaient déjà morts… Puis la faim loup auprès d'un agneau. l'emporta sur la douleur. Alexandre, son frère cadet, eut horreur de lui. Il a tiré son Quand il eut achevé, avec les yeux hanzar et s'est percé le bras. hagards, il reprit le crâne misérable «Bois mon sang, Christich, et ne dans ses dents, qui broyaient l'os avec commets pas un crime: quand la rage d'un chien[541]. nous serons tous morts de faim, nous reviendrons sucer le sang de nos ennemis[539].» Mladin s'est levé; il s'est écrié: «Enfants, debout! mieux vaut une belle balle[540] que l'agonie de la faim.» Ils sont descendus tous les trois comme des loups enragés. Chacun a tué dix hommes, chacun a reçu dix balles dans la poitrine. Nos lâches Alors je m'apaisai pour ne pas les ennemis leur ont coupé la tête, contrister davantage; tout ce jour et et quand ils la portaient en l'autre qui suivit nous restâmes tous triomphe, ils osaient à peine la muets. Ah! terre, dure terre, pourquoi regarder, tant ils craignaient ne t'ouvris-tu pas? Christich Mladin et ses fils.

La dette est évidente et fut signalée par trois critiques du temps[542].
Toutefois il faut reconnaître que l'auteur de la Guzla réussit
merveilleusement à combiner le récit de Dante et les renseignements de
Fortis.

De Dante, il tient la terrible tragédie de la faim,—qu'il essaya pendant un certain temps de transformer en tragédie de la soif,—où la bestialité humaine dépasse les scènes les plus horribles de Germinal,—ou de Tamango, si l'on veut;—il lui emprunte même ce développement lent et graduel:

DANTE: MÉRIMÉE:

Déjà… l'heure approchait… Tout ce Depuis trois jours ils sont dans jour et la nuit suivante… Tout ce cette caverne sans manger… jour et l'autre… Lorsque nous Cependant… Quand trois jours atteignîmes le quatrième jour… Entre furent écoulés… Alors… Le le cinquième et le sixième jour… quatrième jour est venu… Alors…

De Dante ensuite, l'anthropophagie, le regard silencieux et effrayant qui se laisse comprendre; enfin, le cadavre. Mais, pour finir sa ballade, Mérimée revint à Fortis, par qui il avait commencé:

FORTIS: MÉRIMÉE:

Ces heyduques mènent une vie… des Alors… Mladin s'est levé, il loups; errant… grimpant… pour s'est écrié: «Enfants, debout! découvrir de loin leur proie… privés mieux vaut une belle balle que souvent de la nourriture… La l'agonie de la faim.» Ils sont faim chasse quelquefois ces heyduques descendus tous les trois comme de leurs repaires… Le courage de ces des loups enragés. _Chacun a gens est en proportion de leurs besoins tué dix hommes, chacun a reçu et de leur vie dure. Quatre heyduques dix balles dans la poitrine. ne craignent pas d'attaquer… une caravane de quinze à vingt Turcs_.

«Chacun a tué dix hommes, chacun a reçu dix balles dans la poitrine!» Le récit est court, sec et froid,—trente-trois morts en treize mots!—mais il est plein d'effet. Le vieux Maglanovich ne s'attendrit pas, ni Mérimée non plus. Les faits se suffisent à eux-mêmes; ils portent en eux toute l'émotion qu'ils doivent provoquer. Rien de plus impersonnel que ce poème. L'auteur a voulu nous donner une impression d'horreur d'abord; nous faire admirer, ensuite, la grandeur sauvage de ces hommes pour qui la mort est si peu de chose; il n'a nullement voulu émouvoir notre pitié. Un souffle dramatique anime tout le récit; un drame épouvantable se déroule sous nos yeux avec des phases horriblement longues et douloureuses, d'autres au contraire sont décrites avec une rapidité effrayante, comme tout cela se serait passé dans la réalité; on ne sait si l'on entend raconter une histoire, ou bien si l'on n'assiste pas véritablement aux événements qui y sont rapportés. On éprouve un sentiment pénible tant il y a d'horreurs accumulées volontairement, avec une froideur cynique: Hyacinthe Maglanovich nous fait peur; qui ne reconnaîtra pas la main de Mérimée dans cette histoire?