Quoi qu'il en soit, il y a de beaux côtés dans les rapports de ces deux hommes, et Frédéric est, après tout, un de ceux qui ont le mieux compris Voltaire et lui ont le plus rendu justice. Si Frédéric était haut placé par la naissance, il le fut encore par le génie; il put donc admirer Voltaire par un côté qui leur était commun, l'intelligence.

Frédéric avait vingt-quatre ans lorsqu'il engagea avec Voltaire une correspondance qui, malgré quelques interruptions, a duré jusqu'à la mort de ce dernier. Cultivant les arts, les lettres et la philosophie, le jeune prince, après avoir cruellement souffert des brutalités féroces de son père, vivait le plus souvent retiré à la campagne et ne revenait à Berlin qu'à certaines époques déterminées. Il importe de dire ici quelques mots du caractère singulier du père de Frédéric pour expliquer le sien.

Le roi Frédéric-Guillaume avait deux goûts dominants, poussés jusqu'à la manie: une avarice sordide et l'ambition de posséder l'infanterie la mieux exercée et composée des plus beaux hommes du monde. Il joignait à cela des mœurs dures et grossières. Il jetait au feu les livres de son fils et lui cassait ses flûtes; un beau jour il fit promener et fesser sur la place publique de Postdam une malheureuse femme qui était la maîtresse du jeune homme et raccompagnait au piano. Ces procédés inspirèrent au prince le désir de quitter furtivement le toit paternel, pour voyager en Angleterre et en Europe avec deux jeunes officiers, ses amis. Le roi le sut, fit empoigner tout le monde, mit son fils au cachot en attendant qu'on lui fit un procès captal. L'un des officiers parvint à s'échapper; l'autre fut exécuté sous la fenêtre du prince royal, qui s'évanouit de douleur entre les mains des quatre grenadiers chargés de le faire assister à ce spectacle, auquel le roi était lui-même présent.

Heureusement pour Frédéric, l'empereur Charles VI dépêcha à son père un ambassadeur, spécialement chargé de lui représenter qu'un souverain de l'Empire n'avait pas le droit de faire mourir un prince royal, comme un sujet ordinaire. Le terrible Guillaume finit par se rendre à ces motifs de haute politique. Lorsqu'il découvrit le projet de son fils, le roi était entré dans une telle colère que, soupçonnant l'aînée de ses filles d'y avoir pris part, il faillit la jeter à coups de pied par la fenêtre de l'appartement. La reine s'attacha aux vêtements de sa fille en désespérée et le crime ne s'accomplit pas. Voltaire raconte que la margrave de Bareith lui montra, sous le sein gauche, la marque indélébile de cette paternelle cruauté.

On conçoit aisément que Frédéric dut recevoir de funestes impressions de traitements aussi barbares. Sa jeunesse s'écoula triste et misérable, mais il la remplit d'occupations sérieuses, car il était doué d'une activité dévorante et animé du plus louable désir de s'instruire.

En août 1736, Frédéric adresse à Voltaire une première lettre pleine des sentiments les plus nobles et finissant ainsi:

«J'espère un jour voir celui que j'admire de si loin et vous assurer de vive voix que je suis, avec toute l'estime et la considération due à ceux qui, suivant le flambeau de la vérité, consacrent leurs travaux au public, votre affectionné ami.»

Voltaire lui répond en ces termes le 26 août:

«Mon amour-propre est trop flatté, mais l'amour du genre humain que j'ai toujours eu dans le cœur et qui, j'ose le dire, fait mon caractère, m'a donne un plaisir mille fois plus pur, quand j'ai vu qu'il y a dans le monde un prince qui pense en homme, un prince philosophe qui rendra les hommes heureux.

«Souffrez que je vous dise qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui ne doive des actions de grâces aux soins que vous prenez de cultiver par la philosophie une âme née pour commander... Pourquoi si peu de rois recherchent-ils cet avantage! Vous le sentez, monseigneur, c'est que presque tous songent plus à la royauté qu'à l'humanité... Soyez sûr que, si un jour le tumulte des affaires et la méchanceté des hommes n'altèrent point un si divin caractère, vous serez adoré de vos peuples et béni du monde entier.»