Tandis que Louis, ce dernier Roi du Sang Carolingien, était prêt à finir à l'âge de 23 ans sa vie obscure par une maladie de langueur, Hugues Capet assemblait déjà ses forces; et loin de recourir à l'autorité d'un Parlement, il sut dissiper avec des troupes un Parlement qui se tenait à Compiègne pour assurer la succession à Charles. La lettre de Gerbert, depuis Archevêque de Reims et Pape sous le nom de Sylvestre II déterrée par Duchesne, en est un témoignage authentique.
Charles Duc de Brabant et de Hainaut, États qui composaient la basse Lorraine, succomba sous un rival plus puissant et plus heureux que lui; trahi par l'Évêque de Laon, surpris et livré à Hugues Capet, il mourut captif dans la tour d'Orléans; et deux enfants mâles qui ne purent le venger, mais dont l'un eut cette basse Lorraine, furent les derniers Princes de la postérité masculine de Charlemagne. Hugues Capet devenu Roi de ses Pairs, n'en eut pas un plus grand domaine.
ÉTAT DE LA FRANCE AUX Xe et XIe SIÈCLES.
La France démembrée languit dans des malheurs obscurs depuis Charles le Gros jusqu'à Philippe Ier arrière-petit-fils de Hugues Capet, près de 250 années. Nous verrons si les Croisades qui signalèrent le règne de Philippe Ier à la fin de l'XIe Siècle, rendirent la France plus florissante. Mais dans l'espace de temps dont je parle, tout ne fut que confusion, tyrannie, barbarie et pauvreté. Chaque Seigneur un peu considérable faisait battre monnaie, mais c'était à qui l'altèrerait. Les belles Manufactures étaient en Grèce et en Italie. Les Français ne pouvaient les imiter dans des Villes sans privilège, et dans un Pays sans union.
De tous les évènements de ce temps, le plus digne de l'attention d'un Citoyen est l'excommunication du Roi Robert. Il avait épousé Berthe sa cousine au quatrième degré; mariage en soi légitime, et de plus nécessaire au bien de l'État. Nous avons vu de nos jours des particuliers épouser leurs nièces, et acheter au prix ordinaire les dispenses à Rome, comme si Rome avait des droits sur des mariages qui se font à Paris. Le Roi de France n'éprouva pas autant d'indulgence. L'Église Romaine dans l'avilissement et les scandales où elle était plongée, osa imposer au Roi une pénitence de sept ans, lui ordonna de quitter sa femme, l'excommunia en cas de refus. Le Pape interdit tous les Évêques qui avaient assisté à ce mariage, et leur ordonna de venir à Rome lui demander pardon. Tant d'audace paraît incroyable, mais l'ignorante superstition de ces temps peut l'avoir souffert, et la politique peut l'avoir causée. Grégoire V qui fulmina cette excommunication, était Allemand, et gouverné par Gerbert ci-devant Archevêque de Reims, ennemi de la Maison de France. L'Empereur Othon III peu ami de Robert, assista lui-même au Concile où l'excommunication fut prononcée; tout cela fait croire que la Raison d'État eut autant de part à cet attentat, que le fanatisme.
Les Historiens disent que cette excommunication fit en France tant d'effet, que tous les Courtisans du Roi et ses propres Domestiques l'abandonnèrent, et qu'il ne lui resta que deux Serviteurs qui jetaient au feu le reste de ses repas, ayant horreur de ce qu'avait touché un excommunié. Quelque dégradée que fût alors la Raison humaine, il n'y a pas d'apparence que l'absurdité pût aller si loin. Le premier Auteur qui a écrit cet excès de l'abrutissement de la Cour de France, est le Cardinal Pierre Damien, qui n'écrivit que 64 ans après. Il rapporte qu'en punition de cet inceste prétendu, la Reine accoucha d'un monstre; mais il n'y eut rien de monstrueux dans toute cette affaire, que l'audace du Pape, et la faiblesse du Roi qui se sépara de sa femme.
Les excommunications, les interdits sont des foudres qui n'embrasent un État que quand ils trouvent des matières combustibles. Il n'y en avait point alors, mais peut-être Robert craignit-il qu'il ne s'en formât.
La condescendance du Roi Robert enhardit tellement les Papes, que son petit-fils Philippe Ier fut excommunié comme lui. D'abord le fameux Grégoire VII le menaça de le déposer en 1075, s'il ne se justifiait de l'accusation de simonie devant ses Nonces. Un autre Pape l'excommunia en effet, Philippe s'était dégoûté de sa femme, et était amoureux de Bertrade épouse du Comte d'Anjou. Il se servit du ministère des Lois pour casser son mariage sous prétexte de parenté, et Bertrade sa Maîtresse fit casser le sien avec le Comte d'Anjou sous le même prétexte.
Le Roi et sa Maîtresse furent ensuite mariés solennellement par les mains d'un Évêque de Bayeux. Ils étaient condamnables, mais ils avaient au moins rendu ce respect aux lois, que de se servir d'elles pour couvrir leurs fautes. Quoi qu'il en soit, un Pape avait excommunié Robert pour avoir épousé sa parente, et un autre Pape excommunia Philippe pour avoir quitté sa parente. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'Urbain II qui prononça cette sentence, la prononça dans les propres États du Roi, à Clermont en Auvergne, où il venait chercher un asile, et dans ce même Concile où nous verrons qu'il prêcha la Croisade.
Cependant il ne paraît point que Philippe excommunié ait été en horreur à ses Sujets; c'est une raison de plus pour douter de cet abandon général, où l'on dit que le Roi Robert avait été réduit.