«Y avait-il, se demande-t-il avec une hésitation pudique, y avait-il parmi tant de travaux des délassements et des loisirs? Oui, et c'était une foule de productions de tout genre, qui auraient encore été pour tout autre des travaux et des titres, mais qui n'étaient que les jeux de son inépuisable facilité et semblaient se perdre dans l'immensité de sa gloire: des contes charmants, des romans d'une originalité piquante, où la raison consent à amuser la frivolité française, pour obtenir le droit de l'instruire: nous fait rire de nos travers, de nos inconséquences, de nos injustices, et nous conduit par degrés à rougir et à nous corriger; des morceaux pleins de grâce ou d'intérêt ou de bonne plaisanterie ou d'éloquence: Zadig, Nanine, Candide, le Traité de la tolérance: mille autres dont les titres innombrables n'ont été retenus que parce que les presses de l'Europe ne se sont pas lassées de les reproduire, ni les lecteurs de toutes les nations de les dévorer.»

Vous voyez! entre Candide, Nanine et le Traité de la tolérance, l'estimable La Harpe ne faisait différence aucune; il mettait tous ces ouvrages dans le même sac et les plaçait bien au-dessous de la Henriade que personne ne peut plus lire, et de Mérope qu'on représente une fois tous les vingt ans à l'Odéon devant un public qui bâille.

J'ai eu la curiosité d'aller chercher, dans la Correspondance de Grimm, ce qu'en avait écrit, au lendemain même de l'ouvrage publié, ce maître critique:

«M. de Voltaire, dit Grimm, vient de nous égayer par un petit roman intitulé Candide ou l'Optimisme, traduit de l'allemand de M. le docteur Ralph. Il ne faut pas juger cette production avec sévérité; elle ne soutiendrait pas une critique sérieuse. Il n'y a dans Candide ni plan, ni ordonnance, ni sagesse, ni de ces coups de pinceau heureux qu'on rencontre dans quelques romans anglais du même genre: vous y trouverez en revanche beaucoup de choses de mauvais goût, d'autres de mauvais ton, des polissonneries et des ordures, qui n'ont point ce voile de gaze qui les rend supportables. Cependant la gaieté et la facilité qui n'abandonnent jamais M. de Voltaire, des traits et des saillies qui lui échappent à tout moment rendent la lecture de Candide fort amusante.»

Grimm poursuit longtemps sur ce ton; il donne du roman une analyse assez exacte et conclut en ces termes:

«Si jamais l'ordre et la chronologie des ouvrages de M. de Voltaire se perdent, la postérité ne manquera pas de regarder Candide comme un ouvrage de jeunesse. Vraisemblablement, dira un critique judicieux dans deux mille ans d'ici, l'auteur n'avait que vingt-cinq ans lorsqu'il écrivit Candide. C'était son coup d'essai dans ce genre. Son goût était jeune encore; aussi manque-t-il souvent aux bienséances, et sa gaieté dégénère parfois en folie. Voyez, ajoutera-t-il, comme son goût s'est formé et rassis ensuite, par gradation: comme il est devenu plus sage dans les ouvrages postérieurs!»

Et voilà comme les contemporains se trompent! Voilà qui doit nous inspirer à nous, critiques et journalistes, une réserve pleine de modestie! Grimm était un homme de beaucoup de sens, d'instruction et de goût, et il n'a pas su démêler tout ce qu'il y avait de profondeur, de tristesse et d'amour ardent de l'humanité dans ce petit livre, qu'il considérait comme un opuscule échappé à la main facile et prodigue de Voltaire.

Jean-Jacques au XVIIIe siècle a pu dire, sans scandaliser personne: «Je ne puis parler du roman de Candide, ne l'ayant pas lu». On a trouvé le mot naturel, et notez qu'il partait d'un homme précisément engagé avec Voltaire dans la querelle philosophique dont la publication de Candide fut un des incidents. Candide était une réponse à Jean-Jacques, et Jean-Jacques déclarait tout uniment ne l'avoir pas lu, tant il se croyait peu obligé à en tenir compte.

Et voilà que ce petit livre s'est lentement, par le travail insensible de tout un siècle, dégagé de l'œuvre immense du maître, qu'il semble le résumer tout entier, et qu'il reste seul debout au milieu d'un amoncellement de ruines. Ce phénomène n'est pas rare dans l'histoire des lettres. Que reste-t-il de Chateaubriand qui a tant écrit: un tout petit volume, René, où il a ramassé toute la mélancolie vague et flottante du siècle naissant, où il a donné un accent plus âpre à l'incurable tristesse dont il était orgueilleusement rongé. Que demeurera-t-il de Victor Hugo? Le tri n'est pas fait encore et nous ne saurions en prévoir le résultat.

Parfois la postérité va chercher dans le fatras d'un écrivain de second ordre un ouvrage qu'il avait expédié avec la même hâte et la même indifférence que le reste; elle met le volume à part et le consacre chef-d'œuvre. L'abbé Prévost, qui a écrit au courant de la plume des centaines de volumes, serait bien étonné, s'il revenait au monde, de voir un simple épisode d'un de ses romans des moins lus, mis au rang des plus beaux chefs-d'œuvre de l'esprit humain, et sa Manon Lescaut balancer Candide!