L’Ingénu, dans le combat, avait ramassé une grosse bourse remplie de guinées, que probablement l’amiral avait laissé tomber. Il ne douta pas qu’avec cette bourse il ne pût acheter toute la Basse-Bretagne, et surtout faire mademoiselle de Saint-Yves grande dame. Chacun l’exhorta à faire le voyage de Versailles, pour y recevoir le prix de ses services. Le commandant, les principaux officiers, le comblèrent de certificats. L’oncle et la tante approuvèrent le voyage du neveu. Il devait être, sans difficulté, présenté au roi: cela seul lui donnerait un prodigieux relief dans la province. Ces deux bonnes gens ajoutèrent à la bourse anglaise un présent considérable de leurs épargnes. L’Ingénu disait en lui-même: Quand je verrai le roi, je lui demanderai mademoiselle de Saint-Yves en mariage, et certainement il ne me refusera pas. Il partit donc aux acclamations de tout le canton, étouffé d’embrassements, baigné des larmes de sa tante, béni par son oncle, et se recommandant à la belle Saint-Yves.
CHAPITRE VIII.
L’Ingénu va en cour. Il soupe en chemin avec des huguenots.
L’Ingénu prit le chemin de Saumur par le coche, parcequ’il n’y avait point alors d’autre commodité. Quand il fut à Saumur, il s’étonna de trouver la ville presque déserte, et de voir plusieurs familles qui déménageaient. On lui dit que, six ans auparavant, Saumur contenait plus de quinze mille âmes, et qu’à présent il n’y en avait pas six mille. Il ne manqua pas d’en parler à souper dans son hôtellerie. Plusieurs protestants étaient à table; les uns se plaignaient amèrement, d’autres frémissaient de colère, d’autres disaient en pleurant,
«…… Nos dulcia linquimus arva,
Nos patriam fugimus[1].»
[1]Virgile, Éclog. I, vers 3. B.
L’Ingénu, qui ne savait pas le latin, se fit expliquer ces paroles, qui signifient: Nous abandonnons nos douces campagnes, nous fuyons notre patrie.
Et pourquoi fuyez-vous votre patrie, messieurs?—C’est qu’on veut que nous reconnaissions le pape.—Et pourquoi ne le reconnaîtriez-vous pas? Vous n’avez donc point de marraines que vous vouliez épouser? car on m’a dit que c’était lui qui en donnait la permission.—Ah! monsieur, ce pape dit qu’il est le maître du domaine des rois.— Mais, messieurs, de quelle profession êtes-vous? —Monsieur, nous sommes pour la plupart des drapiers et des fabricants.—Si votre pape dit qu’il est le maître de vos draps et de vos fabriques, vous faites très bien de ne le pas reconnaître; mais pour les rois, c’est leur affaire; de quoi vous mêlez-vous[2]?—Alors un petit homme noir prit la parole, et exposa très savamment les griefs de la compagnie. Il parla de la révocation de l’édit de Nantes avec tant d’énergie, il déplora d’une manière si pathétique le sort de cinquante mille familles fugitives et de cinquante mille autres converties par les dragons, que l’Ingénu à son tour versa des larmes. D’où vient donc, disait-il, qu’un si grand roi, dont la gloire s’étend jusque chez les Hurons, se prive ainsi de tant de coeurs qui l’auraient aimé, et de tant de bras qui l’auraient servi?
[2] C’est la réponse de Fontenelle à un marchand de Rouen, janséniste. K.
C’est qu’on l’a trompé comme les autres grands rois, répondit l’homme noir. On lui a fait croire que, dès qu’il aurait dit un mot, tous les hommes penseraient comme lui; et qu’il nous ferait changer de religion, comme son musicien Lulli fait changer en un moment les décorations de ses opéra. Non seulement il perd déjà cinq à six cent mille sujets très utiles, mais il s’en fait des ennemis; et le roi Guillaume, qui est actuellement maître de l’Angleterre, a composé plusieurs régiments de ces mêmes Français qui auraient combattu pour leur monarque.