Hélas! dit mademoiselle de Kerkabon, notre neveu aura fait quelque sottise, et se sera attiré de fâcheuses affaires. Il est jeune, il est Bas-Breton, il ne peut savoir comme on doit se comporter à la cour. Mon cher frère, je n’ai jamais vu Versailles ni Paris; voici une belle occasion, nous retrouverons peut-être notre pauvre neveu: c’est le fils de notre frère; notre devoir est de le secourir. Qui sait si nous ne pourrons point parvenir enfin à le faire sous-diacre, quand la fougue de la jeunesse sera amortie? Il avait beaucoup de dispositions pour les sciences. Vous souvenez-vous comme il raisonnait sur l’ancien et sur le nouveau Testament? Nous sommes responsables de son âme; c’est nous qui l’avons fait baptiser; sa chère maîtresse Saint-Yves passe les journées à pleurer. En vérité il faut aller à Paris. S’il est caché dans quelqu’une de ces vilaines maisons de joie dont on m’a fait tant de récits, nous l’en tirerons. Le prieur fut touché des discours de sa soeur. Il alla trouver l’évêque de Saint-Malo, qui avait baptisé le Huron, et lui demanda sa protection et ses conseils. Le prélat approuva le voyage. Il donna au prieur des lettres de recommandation pour le P. de La Chaise, confesseur du roi, qui avait la première dignité du royaume, pour l’archevêque de Paris, Harlay, et pour l’évêque de Meaux, Bossuet.
Enfin le frère et la soeur partirent; mais, quand ils furent arrivés à Paris, ils se trouvèrent égarés comme dans un vaste labyrinthe, sans fil et sans issue. Leur fortune était médiocre, et il leur fallait tous les jours des voitures pour aller à la découverte, et ils ne découvraient rien.
Le prieur se présenta chez le révérend P. de La Chaise; il était avec mademoiselle Du Tron, et ne pouvait donner audience à des prieurs. Il alla à la porte de l’archevêque; le prélat[1] était enfermé avec la belle madame de Lesdiguières pour les affaires de l’Eglise. Il courut à la maison de campagne de l’évêque de Meaux; celui-ci examinait, avec mademoiselle de Mauléon, l’amour mystique de madame Guyon. Cependant il parvint à se faire entendre de ces deux prélats; tous deux lui déclarèrent qu’ils ne pouvaient se mêler de son neveu, attendu qu’il n’était pas sous-diacre.
[1] François de Harlay de Chauvalon, archevêque de Paris, de 1670 à 1695, refusa la sépulture à Molière, fit enfermer madame Guyon, donna la bénédiction nuptiale à Louis XIV et à madame de Maintenon. Il était connu par ses aventures galantes. Un jour’qu’il entrait dans un salon où étaient un grand nombre de belles dames, il dit:
Formosi pecoris custos;
l’une d’elles acheva le vers de Virgile en ajoutant:
formosior ipse. B.
Enfin il vit le jésuite; celui-ci le reçut à bras ouverts, lui protesta qu’il avait toujours eu pour lui une estime particulière, ne l’ayant jamais connu. Il jura que la Société avait toujours été attachée aux Bas-Bretons. Mais, dit-il, votre neveu n’aurait-il pas le malheur d’être huguenot?—Non, assurément, mon révérend père.—Serait-il point janséniste?—Je puis assurer à votre révérence qu’à peine est-il chrétien: il y a environ onze mois que nous l’avons baptisé.—Voilà qui est bien, voilà qui est bien, nous aurons soin de lui. Votre bénéfice est-il considérable?—Oh! fort peu de chose, et mon neveu nous coûte beaucoup.—Y a-t-il quelques jansénistes dans le voisinage? Prenez bien garde, mon cher monsieur le prieur, ils sont plus dangereux que les huguenots et les athées.—Mon révérend père, nous n’en avons point; on ne sait ce que c’est que le jansénisme à Notre-Dame de la Montagne.—Tant mieux; allez, il n’y a rien que je ne fasse pour vous. Il congédia affectueusement le prieur, et n’y pensa plus.
Le temps s’écoulait, le prieur et la bonne soeur se désespéraient.
Cependant le maudit bailli pressait le mariage de son grand benêt de fils avec la belle Saint-Yves, qu’on avait fait sortir exprès du couvent. Elle aimait toujours son cher filleul autant qu’elle détestait le mari qu’on lui présentait. L’affront d’avoir été mise dans un couvent augmentait sa passion; l’ordre d’épouser le fils du bailli y mettait le comble. Les regrets, la tendresse, et l’horreur, bouleversaient son âme. L’amour, comme on sait, est bien plus ingénieux et plus hardi dans une jeune fille, que l’amitié ne l’est dans un vieux prieur et dans une tante de quarante-cinq ans passés. De plus, elle s’était bien formée dans son couvent par les romans qu’elle avait lus à la dérobée. La belle Saint-Yves se souvenait de la lettre qu’un garde du corps avait écrite en Basse-Bretagne, et dont on avait parlé dans la province. Elle résolut d’aller elle-même prendre des informations à Versailles; de se jeter aux pieds des ministres, si son mari était en prison, comme on le disait, et d’obtenir justice pour lui. Je ne sais quoi l’avertissait secrètement qu’à la cour on ne refuse rien à une jolie fille; mais elle ne savait pas ce qu’il en coûtait.