Les deux captifs étaient fort d’accord sur l’injustice de leur captivité. Je suis cent fois plus à plaindre que vous, disait l’Ingénu; je suis né libre comme l’air; j’avais deux vies, la liberté et l’objet de mon amour: on me les ôte. Nous voici tous deux dans les fers, sans savoir la raison et sans pouvoir la demander. J’ai vécu Huron vingt ans; on dit que ce sont des barbares, parcequ’ils se vengent de leurs ennemis; mais ils n’ont jamais opprimé leurs amis. A peine ai-je mis le pied en France, que j’ai versé mon sang pour elle; j’ai peut-être sauvé une province, et pour récompense je suis englouti dans ce tombeau des vivants, où je serais mort de rage sans vous. Il n’y a donc point de lois dans ce pays? on condamne les hommes sans les entendre! Il n’en est pas ainsi en Angleterre. Ah! ce n’était pas contre les Anglais que je devais me battre. Ainsi sa philosophie naissante ne pouvait dompter la nature outragée dans le premier de ses droits, et laissait un libre cours à sa juste colère.

Son compagnon ne le contredit point. L’absence augmente toujours l’amour qui n’est pas satisfait, et la philosophie ne le diminue pas. Il parlait aussi souvent de sa chère Saint-Yves que de morale et de métaphysique. Plus ses sentiments s’épuraient, et plus il aimait. Il lut quelques romans nouveaux; il en trouva peu qui lui peignissent la situation de son âme. Il sentait que son coeur allait toujours au-delà de ce qu’il lisait. Ah! disait-il, presque tous ces auteurs-là n’ont que de l’esprit et de l’art. Enfin le bon prêtre janséniste devenait insensiblement le confident de sa tendresse. Il ne connaissait l’amour auparavant que comme un péché dont on s’accuse en confession. Il apprit à le connaître comme un sentiment aussi noble que tendre, qui peut élever l’âme autant que l’amollir, et produire même quelquefois des vertus. Enfin, pour dernier prodige, un Huron convertissait un janséniste.

CHAPITRE XV.

La belle Saint-Yves résiste à des propositions délicates.

La belle Saint-Yves, plus tendre encore que son amant, alla donc chez M. de Saint-Pouange, accompagnée de l’amie chez qui elle logeait, toutes deux cachées dans leurs coiffes. La première chose qu’elle vit à la porte ce fut l’abbé de Saint-Yves, son frère, qui en sortait. Elle fut intimidée; mais la dévote amie la rassura. C’est précisément parcequ’on a parlé contre vous qu’il faut que vous parliez. Soyez sûre que dans ce pays les accusateurs ont toujours raison, si on ne se hâte de les confondre. Votre présence d’ailleurs, ou je me trompe fort, fera plus d’effet que les paroles de votre frère.

Pour peu qu’on encourage une amante passionnée, elle est intrépide. La Saint-Yves se présente à l’audience. Sa jeunesse, ses charmes, ses yeux tendres mouillés de quelques pleurs, attirèrent tous les regards. Chaque courtisan du sous-ministre oublia un moment l’idole du pouvoir pour contempler celle de la beauté. Le Saint-Pouange la fit entrer dans un cabinet; elle parla avec attendrissement et avec grâce. Saint-Pouange se sentit touché. Elle tremblait, il la rassura. Revenez ce soir, lui dit-il; vos affaires méritent qu’on y pense et qu’on en parle à loisir; il y a ici trop de monde; on expédie les audiences trop rapidement: il faut que je vous entretienne à fond de tout ce qui vous regarde. Ensuite, ayant fait l’éloge de sa beauté et de ses sentiments, il lui recommanda de venir à sept heures du soir.

Elle n’y manqua pas; la dévote amie l’accompagna encore, mais elle se tint dans le salon, et lut le Pédagogue chrétien[1], pendant que le Saint-Pouange et la belle Saint-Yves étaient dans l’arrière-cabinet. Croiriez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il d’abord, que votre frère est venu me demander une lettre de cachet contre vous? En vérité j’en expédierais plutôt une pour le renvoyer en Basse-Bretagne.—Hélas! monsieur, on est donc bien libéral de lettres de cachet dans vos bureaux, puisqu’on en vient solliciter du fond du royaume, comme des pensions. Je suis bien loin d’en demander une contre mon frère. J’ai beaucoup à me plaindre de lui, mais je respecte la liberté des hommes; je demande celle d’un homme que je veux épouser, d’un homme à qui le roi doit la conservation d’une province, qui peut le servir utilement, et qui est le fils d’un officier tué à son service. De quoi est-il accusé? comment a-t-on pu le traiter si cruellement sans l’entendre?

[1] Ouvrage que Voltaire appelle Excellent livre pour les sots (voyez tome XXIX, page 119). L’auteur est le P. Outreman. B.

Alors le sous-ministre lui montra la lettre du jésuite espion et celle du perfide bailli.—Quoi! il y a de pareils monstres sur la terre! et on veut me forcer ainsi à épouser le fils ridicule d’un homme ridicule et méchant! et c’est sur de pareils avis qu’on décide ici de la destinée des citoyens! Elle se jeta à genoux, elle demanda avec des sanglots la liberté du brave homme qui l’adorait. Ses charmes en cet état parurent dans leur plus grand avantage. Elle était si belle, que le Saint-Pouange, perdant toute honte, lui insinua qu’elle réussirait si elle commençait par lui donner les prémices de ce qu’elle réservait à son amant. La Saint-Yves, épouvantée et confuse, feignit long-temps de ne le pas entendre; il fallut s’expliquer plus clairement. Un mot lâché d’abord avec retenue en produisait un plus fort suivi d’un autre plus expressif. On offrit non seulement la révocation de la lettre de cachet, mais des récompenses, de l’argent, des honneurs, des établissements; et plus on promettait, plus le désir de n’être pas refusé augmentait.

La Saint-Yves pleurait, elle était suffoquée, à demi renversée sur un sofa, croyant à peine ce qu’elle voyait, ce qu’elle entendait. Le Saint-Pouange, à son tour, se jeta à ses genoux. Il n’était pas sans agréments, et aurait pu ne pas effaroucher un coeur moins prévenu; mais Saint-Yves adorait son amant, et croyait que c’était un crime horrible de le trahir pour le servir. Saint-Pouange redoublait les prières et les promesses: enfin la tête lui tourna au point, qu’il lui déclara que c’était le seul moyen de tirer de sa prison l’homme auquel elle prenait un intérêt si violent et si tendre. Cet étrange entretien se prolongeait. La dévote de l’antichambre, en lisant son Pédagogue chrétien, disait: Mon Dieu! que peuvent-ils faire là depuis deux heures? jamais monseigneur de Saint-Pouange n’a donné une si longue audience; peut-être qu’il a tout refusé à cette pauvre fille, puisqu’elle le prie encore.