Gordon fit en peu de mots l’histoire et du jansénisme et du molinisme, et des persécutions dont un parti accablait l’autre, et de l’opiniâtreté de tous les deux. L’Ingénu en fit la critique, et plaignit les hommes qui, non contents de tant de discordes que leurs intérêts allument, se font de nouveaux maux pour des intérêts chimériques, et pour des absurdités inintelligibles. Gordon racontait, l’autre jugeait; les convives écoutaient avec émotion, et s’éclairaient d’une lumière nouvelle. On parla de la longueur de nos infortunes et de la brièveté de la vie. On remarqua que chaque profession a un vice et un danger qui lui sont attachés, et que, depuis le prince jusqu’au dernier des mendiants, tout semble accuser la nature. Comment se trouve-t-il tant d’hommes qui, pour si peu d’argent, se font les persécuteurs, les satellites, les bourreaux des autres hommes? Avec quelle indifférence inhumaine un homme en place signe la destruction d’une famille, et avec quelle joie plus barbare des mercenaires l’exécutent!

J’ai vu dans ma jeunesse, dit le bon-homme Gordon, un parent du maréchal de Marillac, qui, étant poursuivi dans sa province pour la cause de cet illustre malheureux, se cachait dans Paris sous un nom supposé. C’était un vieillard de soixante et douze ans. Sa femme, qui l’accompagnait, était à peu près de son âge. Ils avaient eu un fils libertin qui, à l’âge de quatorze ans, s’était enfui de la maison paternelle; devenu soldat, puis déserteur, il avait passé par tous les degrés de la débauche et de la misère: enfin, ayant pris un nom de terre, il était dans les gardes du cardinal de Richelieu (car ce prêtre, ainsi que le Mazarin, avait des gardes); il avait obtenu un bâton d’exempt dans cette compagnie de satellites. Cet aventurier fut chargé d’arrêter le vieillard et son épouse, et s’en acquitta avec toute la dureté d’un homme qui voulait plaire à son maître. Comme il les conduisait, il entendit ces deux victimes déplorer la longue suite des malheurs qu’elles avaient éprouvés depuis leur berceau. Le père et la mère comptaient parmi leurs plus grandes infortunes les égarements et la perte de leur fils. Il les reconnut, il ne les conduisit pas moins en prison, en les assurant que son éminence devait être servie de préférence à tout. Son éminence récompensa son zèle.

J’ai vu un espion du P. de La Chaise trahir son propre frère, dans l’espérance d’un petit bénéfice qu’il n’eut point; et je l’ai vu mourir, non de remords, mais de douleur d’avoir été trompé par le jésuite.

L’emploi de confesseur, que j’ai long-temps exercé, m’a fait connaître l’intérieur des familles; je n’en ai guère vu qui ne fussent plongées dans l’amertume, tandis qu’au dehors, couvertes du masque du bonheur, elles paraissaient nager dans la joie; et j’ai toujours remarqué que les grands chagrins étaient le fruit de notre cupidité effrénée.

Pour moi, dit l’Ingénu, je pense qu’une âme noble, reconnaissante, et sensible, peut vivre heureuse; et je compte bien jouir d’une félicité sans mélange avec la belle et généreuse Saint-Yves; car je me flatte, ajouta-t-il, en s’adressant à son frère avec le sourire de l’amitié, que vous ne me refuserez pas, comme l’année passée, et que je m’y prendrai d’une manière plus décente. L’abbé se confondit en excuses du passé et en protestations d’un attachement éternel.

L’oncle Kerkabon dit que ce serait le plus beau jour de sa vie. La bonne tante, en s’extasiant et en pleurant de joie, s’écriait: Je vous l’avais bien dit que vous ne seriez jamais sous-diacre! ce sacrement-ci vaut mieux que l’autre; plût à Dieu que j’en eusse été honorée! mais je vous servirai de mère. Alors ce fut à qui renchérirait sur les louanges de la tendre Saint-Yves.

Son amant avait le coeur trop plein de ce qu’elle avait fait pour lui, il l’aimait trop pour que l’aventure des diamants eût fait sur son coeur une impression dominante. Mais ces mots qu’il avait trop entendus, vous me donnez la mort, l’effrayaient encore en secret, et corrompaient toute sa joie, tandis que les éloges de sa belle maîtresse augmentaient encore son amour. Enfin on n’était plus occupé que d’elle; on ne parlait que du bonheur que ces deux amants méritaient; on s’arrangeait pour vivre tous ensemble dans Paris; on fesait des projets de fortune et d’agrandissement; on se livrait à toutes ces espérances que la moindre lueur de félicité fait naître si aisément. Mais l’Ingénu, dans le fond de son coeur, éprouvait un sentiment secret qui repoussait cette illusion. Il relisait ces promesses signées Saint-Pouange, et les brevets signés Louvois; on lui dépeignit ces deux hommes tels qu’ils étaient, ou qu’on les croyait être. Chacun parla des ministres et du ministère avec cette liberté de table, regardée en France comme la plus précieuse liberté qu’on puisse goûter sur la terre.

Si j’étais roi de France, dit l’Ingénu, voici le ministre de la guerre que je choisirais: je voudrais un homme de la plus haute naissance, par la raison qu’il donne des ordres à la noblesse. J’exigerais qu’il eût été lui-même officier, qu’il eût passé par tous les grades, qu’il fût au moins lieutenant-général des armées, et digne d’être maréchal de France; car n’est-il pas nécessaire qu’il ait servi lui-même, pour mieux connaître les détails du service? et les officiers n’obéiront-ils pas avec cent fois plus d’allégresse à un homme de guerre, qui aura comme eux signalé son courage, qu’à un homme de cabinet qui ne peut que deviner tout au plus les opérations d’une campagne, quelque esprit qu’il puisse avoir? Je ne serais pas fâché que mon ministre fût généreux, quoique mon garde du trésor royal en fût quelquefois un peu embarrassé. J’aimerais qu’il eût un travail facile, et que même il se distinguât par cette gaîté d’esprit, partage d’un homme supérieur aux affaires, qui plaît tant à la nation, et qui rend tous les devoirs moins pénibles. Il desirait que ce ministre eût ce caractère, parcequ’il avait toujours remarqué que cette belle humeur est incompatible avec la cruauté.

Mons de Louvois n’aurait peut-être pas été satisfait des souhaits de l’Ingénu; il avait une autre sorte de mérite.

Mais pendant qu’on était à table, la maladie de cette fille malheureuse prenait un caractère funeste; son sang s’était allumé, une fièvre dévorante s’était déclarée, elle souffrait, et ne se plaignait point, attentive à ne pas troubler la joie des convives.