DES TURCS.
Les Turcs n’étaient pas ce qu’ils avaient été sous les Sélim, les Mahomet, et les Soliman: la mollesse corrompait le sérail, sans en bannir la cruauté. Les sultans étaient en même temps et les plus despotiques des souverains dans leur sérail, et les moins assurés de leur trône et de leur vie. Osman et Ibrahim venaient de mourir par le cordeau. Mustapha avait été deux fois déposé. L’empire turc, ébranlé par ces secousses, était encore attaqué par les Persans; mais, quand les Persans le laissaient respirer, et que les révolutions du sérail étaient finies, cet empire redevenait formidable à la chrétienté; car depuis l’embouchure du Borysthène jusqu’aux états de Venise, on voyait la Moscovie, la Hongrie, la Grèce, les îles, tour-à-tour en proie aux armes des Turcs; et dès l’an 1644, ils fesaient constamment cette guerre de Candie si funeste aux chrétiens. Telles étaient la situation, les forces, et l’intérêt des principales nations européanes vers le temps de la mort du roi de France, Louis XIII.
SITUATION DE LA FRANCE.
La France, alliée à la Suède, à la Hollande, à la Savoie, au Portugal, et ayant pour elle les vœux des autres peuples demeurés dans l’inaction, soutenait contre l’empire et l’Espagne une guerre ruineuse aux deux partis, et funeste à la maison d’Autriche. Cette guerre était semblable à toutes celles qui se font depuis tant de siècles entre les princes chrétiens, dans lesquelles des millions d’hommes sont sacrifiés et des provinces ravagées pour obtenir enfin quelques petites villes frontières dont la possession vaut rarement ce qu’a coûté la conquête.
Les généraux de Louis XIII avaient pris le Roussillon; les Catalans venaient de se donner à la France, protectrice de la liberté qu’ils défendaient contre leurs rois; mais ces succès n’avaient pas empêché que les ennemis n’eussent pris Corbie en 1636, et ne fussent venus jusqu’à Pontoise. La peur avait chassé de Paris la moitié de ses habitants; et le cardinal de Richelieu, au milieu de ses vastes projets d’abaisser la puissance autrichienne, avait été réduit à taxer les portes cochères de Paris à fournir chacune un laquais pour aller à la guerre, et pour repousser les ennemis des portes de la capitale.
Les Français avaient donc fait beaucoup de mal aux Espagnols et aux Allemands, et n’en avaient pas moins essuyé.
FORCES DE LA FRANCE APRÈS LA MORT DE LOUIS XIII, ET MŒURS DU TEMPS.
Les guerres avaient produit des généraux illustres, tels qu’un Gustave-Adolphe, un Valstein, un duc de Veimar, Piccolomini, Jean de Vert, le maréchal de Guébriant, les princes d’Orange, le comte d’Harcourt. Des ministres d’état ne s’étaient pas moins signalés. Le chancelier Oxenstiern, le comte duc d’Olivarès, mais surtout le cardinal de Richelieu, avaient attiré sur eux l’attention de l’Europe. Il n’y a aucun siècle qui n’ait eu des hommes d’état et de guerre célèbres: la politique et les armes semblent malheureusement être les deux professions les plus naturelles à l’homme: il faut toujours ou négocier ou se battre. Le plus heureux passe pour le plus grand, et le public attribue souvent au mérite tous les succès de la fortune.
La guerre ne se fesait pas comme nous l’avons vu faire du temps de Louis XIV; les armées n’étaient pas si nombreuses: aucun général, depuis le siége de Metz par Charles-Quint, ne s’était vu à la tête de cinquante mille hommes: on assiégeait et on défendait les places avec moins de canons qu’aujourd’hui. L’art des fortifications était encore dans son enfance. Les piques et les arquebuses étaient en usage: on se servait beaucoup de l’épée, devenue inutile aujourd’hui. Il restait encore des anciennes lois des nations celle de déclarer la guerre par un héraut. Louis XIII fut le dernier qui observa cette coutume: il envoya un héraut d’armes à Bruxelles déclarer la guerre à l’Espagne en 1635.
Vous savez que rien n’était plus commun alors que de voir des prêtres commander des armées: le cardinal infant, le cardinal de Savoie, Richelieu, La Valette, Sourdis, archevêque de Bordeaux, le cardinal Théodore Trivulce, commandant de la cavalerie espagnole, avaient endossé la cuirasse et fait la guerre eux-mêmes. Un évêque de Mende avait été souvent intendant d’armées. Les papes menacèrent quelquefois d’excommunication ces prêtres guerriers. Le pape Urbain VIII, fâché contre la France, fit dire au cardinal de La Valette qu’il le dépouillerait du cardinalat s’il ne quittait les armes; mais, réuni avec la France, il le combla de bénédictions.