Le cardinal, pour se rendre maître de ces princes, usa d’une fourberie qu’on appela politique. Les frondeurs étaient accusés d’avoir tenté d’assassiner le prince de Condé; Mazarin lui fait accroire qu’il s’agit d’arrêter un des conjurés, et de tromper les frondeurs; que c’est à son altesse à signer l’ordre aux gendarmes de la garde de se tenir prêts au Louvre. Le grand Condé signe lui-même l’ordre de sa détention. On ne vit jamais mieux que la politique consiste souvent dans le mensonge, et que l’habileté est de pénétrer le menteur.
On lit dans la Vie de la duchesse de Longueville que la reine-mère se retira dans son petit oratoire pendant qu’on se saisissait des princes, qu’elle fit mettre à genoux le roi son fils, âgé de onze ans, et qu’ils prièrent Dieu dévotement ensemble pour l’heureux succès de cette expédition. Si Mazarin en avait usé ainsi, c’eût été une momerie atroce. Ce n’était dans Anne d’Autriche qu’une faiblesse ordinaire aux femmes. La dévotion, chez elles, s’allie avec l’amour, avec la politique, avec la cruauté même. Les femmes fortes sont au-dessus de ces petitesses.
Le prince de Condé eût pu gouverner l’état s’il avait seulement voulu plaire; mais il se contentait d’être admiré. Le peuple de Paris, qui avait fait des barricades pour un conseiller-clerc presque imbécile, fit des feux de joie lorsqu’on mena au donjon de Vincennes le défenseur et le héros de la France.
Ce qui montre encore combien les événements trompent les hommes, c’est que cette prison de trois princes, qui semblait devoir assoupir les factions, fut ce qui les releva. La mère du prince de Condé, exilée, resta dans Paris malgré la cour, et porta sa requête au parlement (1650). Sa femme, après mille périls, se réfugia dans la ville de Bordeaux; aidée des ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, elle souleva cette ville, et arma l’Espagne.
Toute la France redemandait le grand Condé. S’il avait paru alors, la cour était perdue. Gourville, qui, de simple valet de chambre du duc de La Rochefoucauld, était devenu un homme considérable par son caractère hardi et prudent, imagina un moyen sûr de délivrer les princes enfermés alors à Vincennes. Un des conjurés eut la bêtise de se confesser à un prêtre de la fronde. Ce malheureux prêtre avertit le coadjuteur, persécuteur en ce temps-là du grand Condé. L’entreprise échoua par la révélation de la confession, si ordinaire dans les guerres civiles.
On voit par les Mémoires du conseiller d’état Lenet, plus curieux que connus, combien, dans ces temps de licence effrénée, de troubles, d’iniquités, et même d’impiétés, les prêtres avaient encore de pouvoir sur les esprits. Il rapporte qu’en Bourgogne le doyen de la Sainte-Chapelle, attaché au prince de Condé, offrit pour tout secours de faire parler en sa faveur tous les prédicateurs en chaire, et de faire manœuvrer tous les prêtres dans la confession.
Pour mieux faire connaître encore les mœurs du temps, il dit que lorsque la femme du grand Condé alla se réfugier dans Bordeaux, les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld allèrent au-devant d’elle à la tête d’une foule de jeunes gentilshommes qui crièrent à ses oreilles, vive Condé, ajoutant un mot obscène pour Mazarin, et la priant de joindre sa voix aux leurs.
(13 février 1651) Un an après, les mêmes frondeurs qui avaient vendu le grand Condé et les princes à la vengeance timide de Mazarin, forcèrent la reine à ouvrir leurs prisons, et à chasser du royaume son premier ministre. Mazarin alla lui-même au Havre, où ils étaient détenus; il leur rendit leur liberté, et ne fut reçu d’eux qu’avec le mépris qu’il en devait attendre; après quoi il se retira à Liége. Condé revint dans Paris aux acclamations de ce même peuple qui l’avait tant haï. Sa présence renouvela les cabales, les dissensions, et les meurtres.
Le royaume resta dans cette combustion encore quelques années. Le gouvernement ne prit presque jamais que des partis faibles et incertains: il semblait devoir succomber; mais les révoltés furent toujours désunis, et c’est ce qui sauva la cour. Le coadjuteur, tantôt ami, tantôt ennemi du prince de Condé, suscita contre lui une partie du parlement et du peuple: il osa en même temps servir la reine, en tenant tête à ce prince, et l’outrager, en la forçant d’éloigner le cardinal Mazarin, qui se retira à Cologne. La reine, par une contradiction trop ordinaire aux gouvernements faibles, fut obligée de recevoir à-la-fois ses services et ses offenses, et de nommer au cardinalat ce même coadjuteur, l’auteur des barricades, qui avait contraint la famille royale à sortir de la capitale, et à l’assiéger.