Précisément dans le temps que cette compagnie s’abandonnait à ces extrémités contre le ministre du roi, elle déclarait criminel de lèse-majesté le prince de Condé, qui n’était armé que contre ce ministre; et, par un renversement d’esprit que toutes les démarches précédentes rendent croyable, elle ordonna que les nouvelles troupes de Gaston, duc d’Orléans, marcheraient contre Mazarin; et elle défendit en même temps qu’on prît aucuns deniers dans les recettes publiques pour les soudoyer.
On ne pouvait attendre autre chose d’une compagnie de magistrats qui, jetée hors de sa sphère, et ne connaissant ni ses droits, ni son pouvoir réel, ni les affaires politiques, ni la guerre, s’assemblant et décidant en tumulte, prenait des partis auxquels elle n’avait pas pensé le jour d’auparavant, et dont elle-même s’étonnait ensuite.
Le parlement de Bordeaux servait alors le prince de Condé; mais il tint une conduite un peu plus uniforme, parcequ’étant plus éloigné de la cour, il était moins agité par des factions opposées. Des objets plus considérables intéressaient toute la France.
Condé, ligué avec les Espagnols, était en campagne contre le roi; et Turenne, ayant quitté ces mêmes Espagnols, avec lesquels il avait été battu à Réthel, venait de faire sa paix avec la cour, et commandait l’armée royale. L’épuisement des finances ne permettait ni à l’un ni à l’autre des deux partis d’avoir de grandes armées; mais de petites ne décidaient pas moins du sort de l’état. Il y a des temps où cent mille hommes en campagne peuvent à peine prendre deux villes: il y en a d’autres où une bataille entre sept ou huit mille hommes peut renverser un trône ou l’affermir.
Louis XIV, élevé dans l’adversité, allait avec sa mère, son frère, et le cardinal Mazarin, de province en province, n’ayant pas autant de troupes autour de sa personne, à beaucoup près, qu’il en eut depuis en temps de paix pour sa seule garde. Cinq à six mille hommes, les uns envoyés d’Espagne, les autres levés par les partisans du prince de Condé, le poursuivaient au cœur de son royaume.
Le prince de Condé courait cependant de Bordeaux à Montauban, prenait des villes, et grossissait partout son parti.
Toute l’espérance de la cour était dans le maréchal de Turenne. L’armée royale se trouvait auprès de Gien sur la Loire. Celle du prince de Condé était à quelques lieues sous les ordres du duc de Nemours et du duc de Beaufort. Les divisions de ces deux généraux allaient être funestes au parti du prince. Le duc de Beaufort était incapable du moindre commandement. Le duc de Nemours passait pour être plus brave et plus aimable qu’habile. Tous deux ensemble ruinaient leur armée. Les soldats savaient que le grand Condé était à cent lieues de là, et se croyaient perdus, lorsqu’au milieu de la nuit un courrier se présenta dans la forêt d’Orléans devant les grandes gardes. Les sentinelles reconnurent dans ce courrier le prince de Condé lui-même, qui venait d’Agen, à travers mille aventures, et toujours déguisé, se mettre à la tête de son armée.
Sa présence fesait beaucoup, et cette arrivée imprévue encore davantage. Il savait que tout ce qui est soudain et inespéré transporte les hommes. Il profita à l’instant de la confiance et de l’audace qu’il venait d’inspirer. Le grand talent de ce prince dans la guerre était de prendre en un instant les résolutions les plus hardies, et de les exécuter avec non moins de conduite que de promptitude.
(7 avril 1652) L’armée royale était séparée en deux corps. Condé fondit sur celui qui était à Blenau, commandé par le maréchal d’Hocquincourt; et ce corps fut dissipé en même temps qu’attaqué. Turenne n’en put être averti. Le cardinal Mazarin effrayé courut à Gien, au milieu de la nuit, réveiller le roi qui dormait, pour lui apprendre cette nouvelle. Sa petite cour fut consternée; on proposa de sauver le roi par la fuite, et de le conduire secrètement à Bourges. Le prince de Condé victorieux approchait de Gien; la désolation et la crainte augmentaient. Turenne par sa fermeté rassura les esprits, et sauva la cour par son habileté; il fit, avec le peu qui lui restait de troupes, des mouvements si heureux, profita si bien du terrain et du temps, qu’il empêcha Condé de poursuivre son avantage. Il fut difficile alors de décider lequel avait acquis le plus d’honneur, ou de Condé victorieux, ou de Turenne qui lui avait arraché le fruit de sa victoire. Il est vrai que dans ce combat de Blenau, si long-temps célèbre en France, il n’y avait pas eu quatre cents hommes de tués; mais le prince de Condé n’en fut pas moins sur le point de se rendre maître de toute la famille royale, et d’avoir entre ses mains son ennemi, le cardinal Mazarin. On ne pouvait guère voir un plus petit combat, de plus grands intérêts, et un danger plus pressant.
Condé, qui ne se flattait pas de surprendre Turenne, comme il avait surpris d’Hocquincourt, fit marcher son armée vers Paris: il se hâta d’aller dans cette ville jouir de sa gloire et des dispositions favorables d’un peuple aveugle. L’admiration qu’on avait pour ce dernier combat dont on exagérait encore toutes les circonstances, la haine qu’on portait à Mazarin, le nom et la présence du grand Condé, semblaient d’abord le rendre maître absolu de la capitale: mais dans le fond tous les esprits étaient divisés; chaque parti était subdivisé en factions, comme il arrive dans tous les troubles. Le coadjuteur, devenu cardinal de Retz, raccommodé en apparence avec la cour, qui le craignait et dont il se défiait, n’était plus le maître du peuple, et ne jouait plus le principal rôle. Il gouvernait le duc d’Orléans, et était opposé à Condé. Le parlement flottait entre la cour, le duc d’Orléans, et le prince: quoique tout le monde s’accordât à crier contre Mazarin, chacun ménageait en secret des intérêts particuliers; le peuple était une mer orageuse, dont les vagues étaient poussées au hasard par tant de vents contraires. On fit promener dans Paris la châsse de sainte Geneviève, pour obtenir l’expulsion du cardinal ministre; et la populace ne douta pas que cette sainte n’opérât ce miracle, comme elle donne de la pluie.