Louis fit examiner ses droits par son conseil, et par des théologiens, qui les jugèrent incontestables; mais le conseil et le confesseur de la veuve de Philippe IV les trouvaient bien mauvais. Elle avait pour elle une puissante raison, la loi expresse de Charles-Quint; mais les lois de Charles-Quint n’étaient guère suivies par la cour de France.
Un des prétextes que prenait le conseil du roi était que les cinq cent mille écus donnés en dot à sa femme n’avaient point été payés; mais on oubliait que la dot de la fille de Henri IV ne l’avait pas été davantage. La France et l’Espagne combattirent d’abord par des écrits, où l’on étala des calculs de banquier et des raisons d’avocat; mais la seule raison d’état était écoutée. Cette raison d’état fut bien extraordinaire. Louis XIV allait attaquer un enfant dont il devait être naturellement le protecteur, puisqu’il avait épousé la sœur de cet enfant. Comment pouvait-il croire que l’empereur Léopold, regardé comme le chef de la maison d’Autriche, le laisserait opprimer cette maison, et s’agrandir dans la Flandre? Qui croirait que l’empereur et le roi de France eussent déjà partagé en idée les dépouilles du jeune Charles d’Autriche, roi d’Espagne? On trouve quelques traces de cette triste vérité dans les Mémoires du marquis de Torci[447]; mais elles sont peu démêlées. Le temps a enfin dévoilé ce mystère, qui prouve qu’entre les rois la convenance et le droit du plus fort tiennent lieu de justice, surtout quand cette justice semble douteuse.
Tous les frères de Charles II, roi d’Espagne, étaient morts. Charles était d’une complexion faible et malsaine. Louis XIV et Léopold firent, dans son enfance, à peu près le même traité de partage qu’ils entamèrent depuis à sa mort. Par ce traité, qui est actuellement dans le dépôt du Louvre, Léopold devait laisser Louis XIV se mettre déjà en possession de la Flandre, à condition qu’à la mort de Charles l’Espagne passerait sous la domination de l’empereur. Il n’est pas dit s’il en coûta de l’argent pour cette étrange négociation. D’ordinaire ce principal article de tant de traités demeure secret.
Léopold n’eut pas sitôt signé l’acte qu’il s’en repentit: il exigea au moins qu’aucune cour n’en eût connaissance; qu’on n’en fît point une double copie selon l’usage; et que le seul instrument qui devait subsister fût enfermé dans une cassette de métal, dont l’empereur aurait une clef et le roi de France l’autre. Cette cassette dut être déposée entre les mains du grand-duc de Florence. L’empereur la remit pour cet effet entre les mains de l’ambassadeur de France à Vienne, et le roi envoya seize de ses gardes-du-corps aux portes de Vienne pour accompagner le courrier, de peur que l’empereur ne changeât d’avis et ne fît enlever la cassette sur la route. Elle fut portée à Versailles, et non à Florence; ce qui laisse soupçonner que Léopold avait reçu de l’argent, puisqu’il n’osa se plaindre.
Voilà comment l’empereur laissa dépouiller le roi d’Espagne.
Le roi, comptant encore plus sur ses forces que sur ses raisons, marcha en Flandre à des conquêtes assurées. (1667) Il était à la tête de trente-cinq mille hommes; un autre corps de huit mille fut envoyé vers Dunkerque; un de quatre mille vers Luxembourg. Turenne était sous lui le général de cette armée. Colbert avait multiplié les ressources de l’état pour fournir à ces dépenses. Louvois, nouveau ministre de la guerre, avait fait des préparatifs immenses pour la campagne. Des magasins de toute espèce étaient distribués sur la frontière. Il introduisit le premier cette méthode avantageuse, que la faiblesse du gouvernement avait jusqu’alors rendue impraticable, de faire subsister les armées par magasins; quelque siége que le roi voulût faire, de quelque côté qu’il tournât ses armes, les secours en tout genre étaient prêts, les logements des troupes marqués, leurs marches réglées. La discipline, rendue plus sévère de jour en jour par l’austérité inflexible du ministre, enchaînait tous les officiers à leur devoir. La présence d’un jeune roi, l’idole de son armée, leur rendait la dureté de ce devoir aisée et chère. Le grade militaire commença dès-lors à être un droit beaucoup au-dessus de celui de la naissance. Les services et non les aïeux furent comptés, ce qui ne s’était guère vu encore: par là l’officier de la plus médiocre naissance fut encouragé, sans que ceux de la plus haute eussent à se plaindre. L’infanterie, sur qui tombait tout le poids de la guerre, depuis l’inutilité reconnue des lances, partagea les récompenses dont la cavalerie était en possession. Les maximes nouvelles dans le gouvernement inspiraient un nouveau courage.
Le roi, entre un chef et un ministre également habiles, tous deux jaloux l’un de l’autre, et cependant ne l’en servant que mieux, suivi des meilleures troupes de l’Europe, enfin, ligué de nouveau avec le Portugal, attaquait avec tous ses avantages une province mal défendue d’un royaume ruiné et déchiré. Il n’avait à faire qu’à sa belle-mère, femme faible, gouvernée par un jésuite, dont l’administration méprisée et malheureuse laissait la monarchie espagnole sans défense. Le roi de France avait tout ce qui manquait à l’Espagne.
L’art d’attaquer les places n’était pas encore perfectionné comme aujourd’hui, parceque celui de les bien fortifier et de les bien défendre était plus ignoré. Les frontières de la Flandre espagnole étaient presque sans fortifications et sans garnisons.
Louis n’eut qu’à se présenter devant elles. (Juin 1667) Il entra dans Charleroi comme dans Paris; Ath, Tournai, furent prises en deux jours; Furnes, Armentières, Courtrai, ne tinrent pas davantage. Il descendit dans la tranchée devant Douai, qui se rendit le lendemain (6 juillet). Lille, la plus florissante ville de ces pays, la seule bien fortifiée, et qui avait une garnison de six mille hommes, capitula (27 août) après neuf jours de siége. Les Espagnols n’avaient que huit mille hommes à opposer à l’armée victorieuse; encore l’arrière-garde de cette petite armée fut-elle taillée en pièces (31 août) par le marquis depuis maréchal de Créqui. Le reste se cacha sous Bruxelles et sous Mons, laissant le roi vaincre sans combattre.
Cette campagne, faite au milieu de la plus grande abondance, parmi des succès si faciles, parut le voyage d’une cour. La bonne chère, le luxe, et les plaisirs, s’introduisirent alors dans les armées, dans le temps même que la discipline s’affermissait. Les officiers fesaient le devoir militaire beaucoup plus exactement, mais avec des commodités plus recherchées. Le maréchal de Turenne n’avait eu long-temps que des assiettes de fer en campagne. Le marquis d’Humières fut le premier, au siége d’Arras[448], en 1658, qui se fit servir en vaisselle d’argent à la tranchée, et qui y fit manger des ragoûts et des entremets. Mais dans cette campagne de 1667, où un jeune roi, aimant la magnificence, étalait celle de sa cour dans les fatigues de la guerre, tout le monde se piqua de somptuosité et de goût dans la bonne chère, dans les habits, dans les équipages. Ce luxe, la marque certaine de la richesse d’un grand état, et souvent la cause de la décadence d’un petit, était cependant encore très peu de chose auprès de celui qu’on a vu depuis. Le roi, ses généraux, et ses ministres, allaient au rendez-vous de l’armée à cheval; au lieu qu’aujourd’hui il n’y a point de capitaine de cavalerie, ni de secrétaire d’un officier général qui ne fasse ce voyage en chaise de poste avec des glaces et des ressorts, plus commodément et plus tranquillement qu’on ne fesait alors une visite dans Paris d’un quartier à un autre.