Ils ne se vantaient en effet de rien qu’ils n’eussent fait: cependant ils firent briser le coin de cette médaille pour apaiser Louis XIV.

Le roi d’Angleterre, de son côté, leur reprochait que leur flotte n’avait pas baissé son pavillon devant un bateau anglais, et alléguait encore un certain tableau, où Corneille de Witt, frère du pensionnaire, était peint avec les attributs d’un vainqueur. On voyait des vaisseaux pris et brûlés dans le fond du tableau. Ce Corneille de Witt, qui en effet avait eu beaucoup de part aux exploits maritimes contre l’Angleterre, avait souffert ce faible monument de sa gloire; mais ce tableau presque ignoré était dans une chambre où l’on n’entrait presque jamais. Les ministres anglais qui mirent par écrit les griefs de leur roi contre la Hollande, y spécifièrent des tableaux injurieux, abusive pictures. Les états, qui traduisaient toujours les mémoires des ministres en français, ayant traduit abusive par le mot fautifs, trompeurs, répondirent qu’ils ne savaient ce que c’était que ces tableaux trompeurs. En effet, ils ne devinèrent jamais qu’il était question de ce portrait d’un de leurs concitoyens, et ils ne purent imaginer ce prétexte de la guerre.

Tout ce que les efforts de l’ambition et de la prudence humaine peuvent préparer pour détruire une nation, Louis XIV l’avait fait. Il n’y a pas chez les hommes d’exemple d’une petite entreprise formée avec des préparatifs plus formidables. De tous les conquérants qui ont envahi une partie du monde, il n’y en a pas un qui ait commencé ses conquêtes avec autant de troupes réglées et autant d’argent que Louis en employa pour subjuguer le petit état des Provinces-Unies. Cinquante millions, qui en feraient aujourd’hui quatre-vingt-dix-sept, furent consommés à cet appareil. Trente vaisseaux de cinquante pièces de canon joignirent la flotte anglaise, forte de cent voiles. Le roi, avec son frère, alla sur les frontières de la Flandre espagnole et de la Hollande, vers Mastricht et Charleroi, avec plus de cent douze mille hommes. L’évêque de Munster et l’électeur de Cologne en avaient environ vingt mille. Les généraux de l’armée du roi étaient Condé et Turenne. Luxembourg commandait sous eux. Vauban devait conduire les siéges. Louvois était partout avec sa vigilance ordinaire. Jamais on n’avait vu une armée si magnifique, et en même temps mieux disciplinée. C’était surtout un spectacle imposant, que la maison du roi nouvellement réformée. On y voyait quatre compagnies des gardes-du-corps, chacune composée de trois cents gentilshommes, entre lesquels il y avait beaucoup de jeunes cadets sans paie, assujettis comme les autres à la régularité du service; deux cents gendarmes de la garde, deux cents chevau-légers, cinq cents mousquetaires, tous gentilshommes choisis, parés de leur jeunesse et de leur bonne mine; douze compagnies de la gendarmerie, depuis augmentées jusqu’au nombre de seize; les cent-suisses même accompagnaient le roi, et ses régiments des gardes-françaises et suisses montaient la garde devant sa maison, ou devant sa tente. Ces troupes, pour la plupart couvertes d’or et d’argent, étaient en même temps un objet de terreur et d’admiration pour des peuples chez qui toute espèce de magnificence était inconnue. Une discipline devenue encore plus exacte avait mis dans l’armée un nouvel ordre. Il n’y avait point encore d’inspecteurs de cavalerie et d’infanterie, comme nous en avons vu depuis; mais deux hommes uniques chacun dans leur genre en fesaient les fonctions. Martinet mettait alors l’infanterie sur le pied de discipline où elle est aujourd’hui. Le chevalier de Fourilles fesait la même charge[461] dans la cavalerie. Il y avait un an que Martinet avait mis la baïonnette en usage dans quelques régiments. Avant lui on ne s’en servait pas d’une manière constante et uniforme. Ce dernier effort peut-être de ce que l’art militaire a inventé de plus terrible était connu, mais peu pratiqué, parceque les piques prévalaient. Il avait imaginé des pontons de cuivre, qu’on portait aisément sur des charrettes. Le roi, avec tant d’avantages, sûr de sa fortune et de sa gloire, menait avec lui un historien qui devait écrire ses victoires; c’était Pellisson, homme dont il a été parlé dans l’article des beaux-arts[462], plus capable de bien écrire que de ne pas flatter.

Ce qui avançait encore la chute des Hollandais, c’est que le marquis de Louvois avait fait acheter chez eux par le comte de Bentheim, secrètement gagné, une grande partie des munitions qui allaient servir à les détruire, et avait ainsi dégarni beaucoup leurs magasins. Il n’est point du tout étonnant que des marchands eussent vendu ces provisions avant la déclaration de la guerre, eux qui en vendent tous les jours à leurs ennemis pendant les plus vives campagnes. On sait qu’un négociant de ce pays avait autrefois répondu au prince Maurice, qui le réprimandait sur un tel négoce: «Monseigneur, si on pouvait par mer faire quelque commerce avantageux avec l’enfer, je hasarderais d’y aller brûler mes voiles.» Mais ce qui est surprenant, c’est qu’on a imprimé que le marquis de Louvois alla lui-même, déguisé, conclure ses marchés en Hollande. Comment peut-on avoir imaginé une aventure si déplacée, si dangereuse, et si inutile?

Contre Turenne, Condé, Luxembourg, Vauban, cent trente mille combattants, une artillerie prodigieuse, et de l’argent avec lequel on attaquait encore la fidélité des commandants des places ennemies, la Hollande n’avait à opposer qu’un jeune prince d’une constitution faible, qui n’avait vu ni siéges ni combats, et environ vingt-cinq mille mauvais soldats en quoi consistait alors toute la garde du pays. Le prince Guillaume d’Orange, âgé de vingt-deux ans, venait d’être élu capitaine-général des forces de terre par les vœux de la nation: Jean de Witt, le grand-pensionnaire, y avait consenti par nécessité. Ce prince nourrissait, sous le flegme hollandais, une ardeur d’ambition et de gloire qui éclata toujours depuis dans sa conduite, sans s’échapper jamais dans ses discours. Son humeur était froide et sévère, son génie actif et perçant; son courage, qui ne se rebutait jamais, fit supporter à son corps faible et languissant des fatigues au-dessus de ses forces. Il était valeureux sans ostentation, ambitieux, mais ennemi du faste; né avec une opiniâtreté flegmatique faite pour combattre l’adversité, aimant les affaires et la guerre, ne connaissant ni les plaisirs attachés à la grandeur, ni ceux de l’humanité, enfin presque en tout l’opposé de Louis XIV.

Il ne put d’abord arrêter le torrent qui se débordait sur sa patrie. Ses forces étaient trop peu de chose, son pouvoir même était limité par les états. Les armes françaises venaient fondre tout-à-coup sur la Hollande, que rien ne secourait. L’imprudent duc de Lorraine, qui avait voulu lever des troupes pour joindre sa fortune à celle de cette république, venait de voir toute la Lorraine saisie par les troupes françaises, avec la même facilité qu’on s’empare d’Avignon quand on est mécontent du pape.

Cependant le roi fesait avancer ses armées vers le Rhin, dans ces pays qui confinent à la Hollande, à Cologne, et à la Flandre. Il fesait distribuer de l’argent dans tous les villages, pour payer le dommage que ses troupes y pouvaient faire. Si quelque gentilhomme des environs venait se plaindre, il était sûr d’avoir un présent. Un envoyé du gouverneur des Pays-Bas, étant venu faire une représentation au roi sur quelques dégâts commis par les troupes, reçut de la main du roi son portrait enrichi de diamants, estimé plus de douze mille francs. Cette conduite attirait l’admiration des peuples, et augmentait la crainte de sa puissance.

Le roi était à la tête de sa maison et de ses plus belles troupes, qui composaient trente mille hommes: Turenne les commandait sous lui. Le prince de Condé avait une armée aussi forte. Les autres corps, conduits tantôt par Luxembourg, tantôt par Chamilli, fesaient dans l’occasion des armées séparées, ou se rejoignaient selon le besoin. On commença par assiéger à-la-fois quatre villes, dont le nom ne mérite de place dans l’histoire que par cet événement: Rhinberg, Orsoy, Vésel, Burick. Elles furent prises presque aussitôt qu’elles furent investies. Celle de Rhinberg, que le roi voulut assiéger en personne, n’essuya pas un coup de canon; et, pour assurer encore mieux sa prise, on eut soin de corrompre le lieutenant de la place, Irlandais de nation, nommé Dosseri, qui eut la lâcheté de se vendre, et l’imprudence de se retirer ensuite à Mastricht, où le prince d’Orange le fit punir de mort.

Toutes les places qui bordent le Rhin et l’Issel se rendirent. Quelques gouverneurs envoyèrent leurs clefs, dès qu’ils virent seulement passer de loin un ou deux escadrons français: plusieurs officiers s’enfuirent des villes où ils étaient en garnison, avant que l’ennemi fût dans leur territoire; la consternation était générale. Le prince d’Orange n’avait point encore assez de troupes pour paraître en campagne. Toute la Hollande s’attendait à passer sous le joug, dès que le roi serait au-delà du Rhin. Le prince d’Orange fit faire à la hâte des lignes au-delà de ce fleuve, et après les avoir faites, il connut l’impuissance de les garder. Il ne s’agissait plus que de savoir en quel endroit les Français voudraient faire un pont de bateaux, et de s’opposer, si on pouvait, à ce passage. En effet l’intention du roi était de passer le fleuve sur un pont de ces petits bateaux inventés par Martinet. Des gens du pays informèrent alors le prince de Condé que la sécheresse de la saison avait formé un gué sur un bras du Rhin, auprès d’une vieille tourelle qui sert de bureau de péage, qu’on nomme Tollhuys, la maison du péage, dans laquelle il y avait dix-sept soldats. Le roi fit sonder ce gué par le comte de Guiche. Il n’y avait qu’environ vingt pas à nager au milieu de ce bras du fleuve, selon ce que dit dans ses lettres Pellisson, témoin oculaire, et ce que m’ont confirmé les habitants. Cet espace n’était rien, parceque plusieurs chevaux de front rompaient le fil de l’eau très peu rapide. L’abord était aisé: il n’y avait de l’autre côté de l’eau que quatre à cinq cents cavaliers, et deux faibles régiments d’infanterie sans canon. L’artillerie française les foudroyait en flanc. Tandis que la maison du roi et les meilleures troupes de cavalerie passèrent, sans risque, au nombre d’environ quinze mille hommes (12 juin 1672), le prince de Condé les côtoyait dans un bateau de cuivre. A peine quelques cavaliers hollandais entrèrent dans la rivière pour faire semblant de combattre, ils s’enfuirent l’instant d’après devant la multitude qui venait à eux. Leur infanterie mit aussitôt bas les armes, et demanda la vie. On ne perdit dans le passage que le comte de Nogent et quelques cavaliers qui, s’étant écartés du gué, se noyèrent; et il n’y aurait eu personne de tué dans cette journée, sans l’imprudence du jeune duc de Longueville. On dit qu’ayant la tête pleine des fumées du vin, il tira un coup de pistolet sur les ennemis qui demandaient la vie à genoux, en leur criant, point de quartier pour cette canaille. Il tua du coup un de leurs officiers. L’infanterie hollandaise désespérée reprit à l’instant ses armes, et fit une décharge dont le duc de Longueville fut tué. Un capitaine de cavalerie nommé Ossembrœk[463], qui ne s’était point enfui avec les autres, court au prince de Condé qui montait alors à cheval en sortant de la rivière, et lui appuie son pistolet à la tête. Le prince, par un mouvement, détourna le coup, qui lui fracassa le poignet. Condé ne reçut jamais que cette blessure dans toutes ses campagnes. Les Français irrités firent main-basse sur cette infanterie, qui se mit à fuir de tous côtés. Louis XIV passa sur un pont de bateaux avec l’infanterie, après avoir dirigé lui-même toute la marche.

Tel fut ce passage du Rhin, action éclatante et unique, célébrée alors comme un des grands événements qui dussent occuper la mémoire des hommes. Cet air de grandeur dont le roi relevait toutes ses actions, le bonheur rapide de ses conquêtes, la splendeur de son règne, l’idolâtrie de ses courtisans; enfin, le goût que le peuple, et surtout les Parisiens, ont pour l’exagération, joint à l’ignorance de la guerre où l’on est dans l’oisiveté des grandes villes; tout cela fit regarder, à Paris, le passage du Rhin comme un prodige qu’on exagérait encore. L’opinion commune était que toute l’armée avait passé ce fleuve à la nage, en présence d’une armée retranchée, et malgré l’artillerie d’une forteresse imprenable, appelée le Tholus. Il était très vrai que rien n’était plus imposant pour les ennemis que ce passage, et que s’ils avaient eu un corps de bonnes troupes à l’autre bord, l’entreprise était très périlleuse.