Turenne n’avait pas eu toujours des succès heureux à la guerre; il avait été battu à Mariendal, à Rethel, à Cambrai; aussi disait-il qu’il avait fait des fautes, et il était assez grand pour l’avouer. Il ne fit jamais de conquêtes éclatantes, et ne donna point de ces grandes batailles rangées dont la décision rend quelquefois une nation maîtresse de l’autre; mais ayant toujours réparé ses défaites et fait beaucoup avec peu, il passa pour le plus habile capitaine de l’Europe, dans un temps où l’art de la guerre était plus approfondi que jamais. De même, quoiqu’on lui eût reproché sa défection dans les guerres de la fronde; quoiqu’à l’âge de près de soixante ans l’amour lui eût fait révéler le secret de l’état[473]; quoiqu’il eût exercé dans le Palatinat des cruautés qui ne semblaient pas nécessaires, il conserva la réputation d’un homme de bien, sage, et modéré, parceque ses vertus et ses grands talents, qui n’étaient qu’à lui, devaient faire oublier des faiblesses et des fautes qui lui étaient communes avec tant d’autres hommes. Si on pouvait le comparer à quelqu’un, on oserait dire que de tous les généraux des siècles passés, Gonsalve de Cordoue, surnommé le grand capitaine, est celui auquel il ressemblait davantage.
Né calviniste, il s’était fait catholique l’an 1668. Aucun protestant, et même aucun philosophe ne pensa que la persuasion seule eût fait ce changement dans un homme de guerre, dans un politique âgé de cinquante années[474], qui avait encore des maîtresses. On sait que Louis XIV, en le créant maréchal général de ses armées, lui avait dit ces propres paroles rapportées dans les lettres de Pellisson et ailleurs: «Je voudrais que vous m’obligeassiez à faire quelque chose de plus pour vous.» Ces paroles (selon eux) pouvaient, avec le temps, opérer une conversion. La place de connétable pouvait tenter un cœur ambitieux. Il était possible aussi que cette conversion fut sincère. Le cœur humain rassemble souvent la politique, l’ambition, les faiblesses de l’amour, les sentiments de la religion. Enfin il était très vraisemblable que Turenne ne quitta la religion de ses pères que par politique; mais les catholiques, qui triomphèrent de ce changement, ne voulurent pas croire l’ame de Turenne capable de feindre[475].
Ce qui arriva en Alsace, immédiatement après la mort de Turenne, rendit sa perte encore plus sensible. Montecuculli, retenu par l’habileté du général français trois mois entiers au-delà du Rhin, passa ce fleuve dès qu’il sut qu’il n’avait plus Turenne à craindre. Il tomba sur une partie de l’armée qui demeurait éperdue entre les mains de Lorges et de Vaubrun, deux lieutenants-généraux désunis et incertains. Cette armée, se défendant avec courage, ne put empêcher les Impériaux de pénétrer dans l’Alsace, dont Turenne les avait tenus écartés. Elle avait besoin d’un chef non seulement pour la conduire, mais pour réparer la défaite récente du maréchal de Créqui, homme d’un courage entreprenant, capable des actions les plus belles et les plus téméraires, dangereux à sa patrie autant qu’aux ennemis.
Créqui venait d’être vaincu, par sa faute, à Consarbruck. (11 août 1675) Un corps de vingt mille Allemands, qui assiégeait Trèves, tailla en pièces et mit en fuite sa petite armée. Il échappe à peine lui quatrième. Il court, à travers de nouveaux périls, se jeter dans Trèves, qu’il aurait dû secourir avec prudence, et qu’il défendit avec courage. Il voulait s’ensevelir sous les ruines de la place; la brèche était praticable: il s’obstine à tenir encore. La garnison murmure. Le capitaine Bois-Jourdain, à la tête des séditieux, va capituler sur la brèche. On n’a point vu commettre une lâcheté avec tant d’audace. Il menace le maréchal de le tuer s’il ne signe. Créqui se retire, avec quelques officiers fidèles, dans une église: il aima mieux être pris à discrétion que de capituler[476].
Pour remplacer les hommes que la France avait perdus dans tant de siéges et de combats, Louis XIV fut conseillé de ne se point tenir aux recrues de milice comme à l’ordinaire, mais de faire marcher le ban et l’arrière-ban. Par une ancienne coutume, aujourd’hui hors d’usage, les possesseurs des fiefs étaient dans l’obligation d’aller à leurs dépens à la guerre pour le service de leur seigneur suzerain, et de rester armés un certain nombre de jours. Ce service composait la plus grande partie des lois de nos nations barbares. Tout est changé aujourd’hui en Europe; il n’y a aucun état qui ne lève des soldats, qu’on retient toujours sous le drapeau, et qui forment des corps disciplinés.
Louis XIII convoqua une fois la noblesse de son royaume. Louis XIV suivit alors cet exemple. Le corps de la noblesse marcha sous les ordres du marquis depuis maréchal de Rochefort, sur les frontières de Flandre; et après sur celles d’Allemagne; mais ce corps ne fut ni considérable ni utile, et ne pouvait l’être. Les gentilshommes, aimant la guerre et capables de bien servir, étaient officiers dans les troupes; ceux que l’âge où le mécontentement tenait renfermés chez eux n’en sortirent point; les autres, qui s’occupaient à cultiver leurs héritages, vinrent avec répugnance au nombre d’environ quatre mille. Rien ne ressemblait moins à une troupe guerrière. Tous montés et armés inégalement, sans expérience et sans exercice, ne pouvant ni ne voulant faire un service régulier, ils ne causèrent que de l’embarras, et on fut dégoûté d’eux pour jamais. Ce fut la dernière trace, dans nos armées réglées, qu’on ait vue de l’ancienne chevalerie, qui composait autrefois ces armées, et qui, avec le courage naturel à la nation, ne fit jamais bien la guerre.
(Août et septembre 1675) Turenne mort, Créqui battu et prisonnier, Trèves prise, Montecuculli fesant contribuer l’Alsace, le roi crut que le prince de Condé pouvait seul ranimer la confiance des troupes, que décourageait la mort de Turenne. Condé laissa le maréchal de Luxembourg soutenir en Flandre la fortune de la France, et alla arrêter les progrès de Montecuculli. Autant il venait de montrer d’impétuosité à Senef, autant il eut alors de patience. Son génie, qui se pliait à tout, déploya le même art que Turenne. Deux seuls campements arrêtèrent les progrès de l’armée allemande, et firent lever à Montecuculli les sieges d’Haguenau et de Saverne. Après cette campagne, moins éclatante que celle de Senef, et plus estimée, ce prince cessa de paraître à la guerre. Il eût voulu que son fils commandât; il offrait de lui servir de conseil; mais le roi ne voulait pour généraux ni de jeunes gens ni de princes; c’était avec quelque peine qu’il s’était servi même du prince de Condé. La jalousie de Louvois contre Turenne avait contribué, autant que le nom de Condé, à le mettre à la tête des armées.
Ce prince se retira à Chantilli, d’où il vint très rarement à Versailles voir sa gloire éclipsée dans un lieu où le courtisan ne considère que la faveur. Il passa le reste de sa vie tourmenté de la goutte, se consolant de ses douleurs et de sa retraite dans la conversation des hommes de génie en tout genre, dont la France était alors remplie. Il était digne de les entendre; et n’était étranger dans aucune des sciences ni des arts où ils brillaient. Il fut admiré encore dans sa retraite: mais enfin ce feu dévorant qui en avait fait dans sa jeunesse un héros impétueux et plein de passions, ayant consumé les forces de son corps, né plus agile que robuste, il éprouva la caducité avant le temps, et son esprit s’affaiblissant avec son corps, il ne resta rien du grand Condé, les deux dernières années de sa vie: il mourut en 1686[477]. Montecuculli se retira du service de l’empereur, en même temps que le prince de Condé cessa de commander les armées de France.
C’est un conte bien répandu et bien méprisable que Montecuculli renonça au commandement des armées après la mort de Turenne, parcequ’il n’avait, disait-il, plus d’émule digne de lui. Il aurait dit une sottise, quand même il ne fût pas resté un Condé. Loin de dire cette sottise dont on lui fait honneur, il combattit contre les Français, et leur fit repasser le Rhin cette année. D’ailleurs, quel général d’armée aurait jamais dit à son maître: «Je ne veux plus vous servir, parceque vos ennemis sont trop faibles, et que j’ai un mérite trop supérieur?»