Louis XIV eut assez de grandeur d’ame pour être affligé de sa mort. On lui représenta qu’il était défait d’un ennemi dangereux. Il répondit «qu’on ne pouvait s’empêcher d’être sensible à la mort d’un grand homme.»
Duquesne, le Ruyter de la France, attaqua une troisième fois les deux flottes après la mort du général hollandais. Il leur coula à fond, brûla, et prit plusieurs vaisseaux. Le maréchal duc de Vivonne avait le commandement en chef dans cette bataille; mais ce n’en fut pas moins Duquesne qui remporta la victoire[481]. L’Europe était étonnée que la France fût devenue en si peu de temps aussi redoutable sur mer que sur terre. Il est vrai que ces armements et ces batailles gagnées ne servirent qu’à répandre l’alarme dans tous les états. Le roi d’Angleterre, ayant commencé la guerre pour l’intérêt de la France, était prêt enfin de se liguer avec le prince d’Orange, qui venait d’épouser sa nièce. De plus, la gloire acquise en Sicile coûtait trop de trésors. Enfin les Français évacuèrent Messine (8 avril 1678), dans le temps qu’on croyait qu’ils se rendraient maîtres de toute l’île. On blâma beaucoup Louis XIV d’avoir fait dans cette guerre des entreprises qu’il ne soutint pas, et d’avoir abandonné Messine, ainsi que la Hollande, après des victoires inutiles.
Cependant c’était être bien redoutable de n’avoir d’autre malheur que de ne pas conserver toutes ses conquêtes. Il pressait ses ennemis d’un bout de l’Europe à l’autre. La guerre de Sicile lui avait coûté beaucoup moins qu’à l’Espagne épuisée et battue en tous lieux. Il suscitait encore de nouveaux ennemis à la maison d’Autriche. Il fomentait les troubles de Hongrie; et ses ambassadeurs à la Porte ottomane la pressaient de porter la guerre dans l’Allemagne, dût-il envoyer encore, par bienséance, quelque secours contre les Turcs, appelés par sa politique. Il accablait seul tous ses ennemis. Car alors la Suède, son unique alliée, ne fesait qu’une guerre malheureuse contre l’électeur de Brandebourg. Cet électeur, père du premier roi de Prusse, commençait à donner à son pays une considération qui s’est bien augmentée depuis: il enlevait alors la Poméranie aux Suédois.
Il est remarquable que dans le cours de cette guerre il y eut presque toujours des conférences ouvertes pour la paix; d’abord à Cologne, par la médiation inutile de la Suède; ensuite à Nimègue, par celle de l’Angleterre. La médiation anglaise fut une cérémonie presque aussi vaine que l’avait été l’arbitrage du pape au traité d’Aix-la-Chapelle. Louis XIV fut en effet le seul arbitre. Il fit ses propositions, le 9 d’avril 1678, au milieu de ses conquêtes, et donna à ses ennemis jusqu’au 10 de mai pour les accepter. Il accorda ensuite un délai de six semaines aux états-généraux, qui le demandèrent avec soumission.
Son ambition ne se tournait plus alors du côté de la Hollande. Cette république avait été assez heureuse ou assez adroite pour ne paraître plus qu’auxiliaire dans une guerre entreprise pour sa ruine. L’empire et l’Espagne, d’abord auxiliaires, étaient devenus les principales parties.
Le roi, dans les conditions qu’il imposa, favorisait le commerce des Hollandais; il leur rendait Mastricht, et remettait aux Espagnols quelques villes qui devaient servir de barrières aux Provinces-Unies, comme Charleroi, Courtrai, Oudenarde, Ath, Gand, Limbourg; mais il se réservait Bouchain, Condé, Ypres, Valenciennes, Cambrai, Maubeuge, Aire, Saint-Omer, Cassel, Charlemont, Popering, Bailleul, etc.; ce qui fesait une bonne partie de la Flandre. Il y ajoutait la Franche-Comté, qu’il avait deux fois conquise; et ces deux provinces étaient un assez digne fruit de la guerre.
Il ne voulait dans l’Allemagne que Fribourg ou Philipsbourg, et laissait le choix à l’empereur. Il rétablissait dans l’évêché de Strasbourg et dans leurs terres les deux frères Furstenberg, que l’empereur avait dépouillés, et dont l’un était en prison.
Il fut hautement le protecteur de la Suède, son alliée, et alliée malheureuse, contre le roi de Danemark et l’électeur de Brandebourg. Il exigea que le Danemark rendît tout ce qu’il avait pris sur la Suède; qu’il modérât les droits de passage dans la mer Baltique; que le duc de Holstein fût rétabli dans ses états; que le Brandebourg cédât la Poméranie qu’il avait conquise; que les traités de Vestphalie fussent rétablis de point en point. Sa volonté était une loi d’un bout de l’Europe à l’autre. En vain l’électeur de Brandebourg lui écrivit la lettre la plus soumise, l’appelant monseigneur, selon l’usage, le conjurant de lui laisser ce qu’il avait acquis, l’assurant de son zèle et de son service: ses soumissions furent aussi inutiles que sa résistance, et il fallut que le vainqueur des Suédois rendît toutes ses conquêtes.
Alors les ambassadeurs de France prétendaient la main sur les électeurs. Celui de Brandebourg offrit tous les tempéraments pour traiter à Clèves avec le comte depuis maréchal d’Estrades, ambassadeur auprès des États-Généraux. Le roi ne voulut jamais permettre qu’un homme qui le représentait cédât à un électeur, et le comte d’Estrades ne put traiter.
Charles-Quint avait mis l’égalité entre les grands d’Espagne et les électeurs. Les pairs de France par conséquent la prétendaient. On voit aujourd’hui à quel point les choses sont changées, puisque aux diètes de l’empire les ambassadeurs des électeurs sont traités comme ceux des rois.