Ce fut le premier échec que reçut sur la mer la puissance de Louis XIV. Seignelai, qui après Colbert, son père, avait perfectionné la marine, était mort à la fin de 1690. Ponchartrain, élevé de la première présidence de Bretagne à l’emploi de secrétaire d’état de la marine, ne la laissa point périr. Le même esprit régnait toujours dans le gouvernement. La France eut, dès l’année qui suivit la disgrace de La Hogue, des flottes aussi nombreuses qu’elle en avait eu déjà; car Tourville se trouva à la tête de soixante vaisseaux de ligne, et d’Estrées en avait trente, sans compter ceux qui étaient dans les ports (1696); et même, quatre ans après, le roi fit encore un armement plus considérable que tous les précédents, pour conduire Jacques en Angleterre à la tête de vingt mille Français; mais cette flotte ne fit que se montrer, les mesures du parti de Jacques ayant été aussi mal concertées à Londres que celles de son protecteur avaient été bien prises en France.
Il ne resta de ressource au parti du roi détrôné que dans quelques conspirations contre la vie de son rival. Ceux qui les tramèrent périrent presque tous du dernier supplice; et il est à croire que, quand même elles eussent réussi, il n’eût jamais recouvré son royaume. Il passa le reste de ses jours à Saint-Germain, où il vécut des bienfaits de Louis et d’une pension de soixante et dix mille francs, qu’il eut la faiblesse de recevoir en secret de sa fille Marie, par laquelle il avait été détrôné[509]. Il mourut en 1700[510] à Saint-Germain. Quelques jésuites irlandais prétendirent qu’il se fesait des miracles à son tombeau[511]. On parla même de faire canoniser à Rome, après sa mort, ce roi que Rome avait abandonné pendant sa vie.
Peu de princes furent plus malheureux que lui; et il n’y a aucun exemple dans l’histoire d’une maison si long-temps infortunée. Le premier des rois d’Écosse ses aïeux, qui eut le nom de Jacques, après avoir été dix-huit ans prisonnier en Angleterre, mourut assassiné avec sa femme par la main de ses sujets. Jacques II, son fils, fut tué à vingt-neuf ans, en combattant contre les Anglais. Jacques III, mis en prison par son peuple, fut tué ensuite par les révoltés dans une bataille. Jacques IV périt dans un combat qu’il perdit. Marie-Stuart, sa petite-fille, chassée de son trône, fugitive en Angleterre, ayant langui dix-huit ans en prison, se vit condamnée à mort par des juges anglais, et eut la tête tranchée. Charles Iᵉʳ, petit-fils de Marie, roi d’Écosse et d’Angleterre, vendu par les Écossais, et jugé à mort par les Anglais, mourut sur un échafaud dans la place publique. Jacques son fils, septième du nom et deuxième en Angleterre, dont il est ici question, fut chassé de ses trois royaumes; et, pour comble de malheur, on contesta à son fils jusqu’à sa naissance. Ce fils ne tenta de remonter sur le trône de ses pères que pour faire périr ses amis par des bourreaux; et nous avons vu le prince Charles Édouard, réunissant en vain les vertus de ses pères et le courage du roi Jean Sobieski, son aïeul maternel, exécuter les exploits et essuyer les malheurs les plus incroyables[512]. Si quelque chose justifie ceux qui croient une fatalité à laquelle rien ne peut se soustraire, c’est cette suite continuelle de malheurs qui a persécuté la maison de Stuart pendant plus de trois cents années.
CHAPITRE XVI.
De ce qui se passait dans le continent, tandis que Guillaume III envahissait l’Angleterre, l’Écosse, et l’Irlande, jusqu’en 1697. Nouvel embrasement du Palatinat. Victoires des maréchaux de Catinat et de Luxembourg, etc.
N’ayant pas voulu rompre le fil des affaires d’Angleterre, je me ramène à ce qui se passait dans le continent.
Le roi, en formant ainsi une puissance maritime, telle qu’aucun état n’en a jamais eu de supérieure, avait à combattre l’empereur et l’empire, l’Espagne, les deux puissances maritimes, l’Angleterre et la Hollande, devenues toutes deux plus terribles sous un seul chef; la Savoie et presque toute l’Italie. Un seul de ces ennemis, tel que l’Anglais et l’Espagnol, avait suffi autrefois pour désoler la France; et tous ensemble ne purent alors l’entamer. Louis XIV eut presque toujours cinq corps d’armée dans le cours de cette guerre, quelquefois six, jamais moins de quatre. Les armées en Allemagne et en Flandre se montèrent plus d’une fois à cent mille combattants. Les places frontières ne furent pas cependant dégarnies. Le roi avait quatre cent cinquante mille hommes en armes, en comptant les troupes de la marine. L’empire turc, si puissant en Europe, en Asie, et en Afrique, n’en a jamais eu autant, et l’empire romain n’en eut jamais davantage, et n’eut en aucun temps autant de guerres à soutenir à-la-fois. Ceux qui blâmaient Louis XIV de s’être fait tant d’ennemis, l’admiraient d’avoir pris tant de mesures pour s’en défendre, et même pour les prévenir.
Ils n’étaient encore ni entièrement déclarés, ni tous réunis: le prince d’Orange n’était pas encore sorti du Texel pour aller chasser le roi son beau-père, et déjà la France avait des armées sur les frontières de la Hollande et sur le Rhin. Le roi avait envoyé en Allemagne, à la tête d’une armée de cent mille hommes, son fils le dauphin, qu’on nommait Monseigneur: prince doux dans ses mœurs, modeste dans sa conduite, qui paraissait tenir en tout de sa mère. Il était âgé de vingt-sept ans. C’était pour la première fois qu’on lui confiait un commandement, après s’être bien assuré, par son caractère, qu’il n’en abuserait pas. Le roi lui dit publiquement à son départ (22 septembre 1688): «Mon fils, en vous envoyant commander mes armées, je vous donne les occasions de faire connaître votre mérite: allez le montrer à toute l’Europe, afin que, quand je viendrai à mourir, on ne s’aperçoive pas que le roi soit mort.»
Ce prince eut une commission spéciale pour commander, comme s’il eût été simplement l’un des généraux que le roi eût choisi. Son père lui écrivait: «A mon fils le dauphin, mon lieutenant-général, commandant mes armées en Allemagne.»
On avait tout prévu et tout disposé pour que le fils de Louis XIV, contribuant à cette expédition de son nom et de sa présence, ne reçût pas un affront. Le maréchal de Duras commandait réellement l’armée. Boufflers avait un corps de troupes en-deçà du Rhin; le maréchal d’Humières, un autre vers Cologne, pour observer les ennemis. Heidelberg, Mayence, étaient pris. Le siége de Philipsbourg, préalable toujours nécessaire quand la France fait la guerre à l’Allemagne, était commencé. Vauban conduisait le siége. Tous les détails qui n’étaient point de son ressort roulaient sur Catinat, alors lieutenant-général, homme capable de tout, et fait pour tous les emplois. Monseigneur arriva après six jours de tranchée ouverte. Il imitait la conduite de son père, s’exposant autant qu’il le fallait, jamais en téméraire, affable à tout le monde, libéral envers les soldats. Le roi goûtait une joie pure d’avoir un fils qui l’imitait sans l’effacer, et qui se fesait aimer de tout le monde sans se faire craindre de son père.