Ce qu’il y eut de plus étrange, c’est que le roi de Portugal, Pierre II, se mit au rang des prétendants. Cela était absurde; il ne pouvait tirer son droit que d’un Jean Iᵉʳ, fils naturel de Pierre-le-Justicier, au quinzième siècle; mais cette prétention chimérique était soutenue par le comte d’Oropesa de la maison de Bragance; il était membre du conseil. Il osa en parler; il fut disgracié et renvoyé.

Louis XIV ne pouvait souffrir qu’un fils de l’empereur recueillît la succession, et il ne pouvait la demander. On ne sait pas positivement quel homme imagina le premier de faire un partage prématuré et inouï de la monarchie espagnole pendant la vie de Charles II. Il est très vraisemblable que ce fut le ministre Torci; car ce fut lui qui en fit l’ouverture au comte de Portland Bentinck, ambassadeur de Guillaume III auprès de Louis XIV[532].

(Octobre 1698) Le roi Guillaume entra vivement dans ce projet nouveau. Il disposa dans La Haye, avec le comte de Tallard, de la succession d’Espagne. On donnait au jeune prince de Bavière l’Espagne et les Indes occidentales, sans savoir que Charles II lui avait déjà légué auparavant tous ses états. Le dauphin, fils de Louis XIV, devait posséder Naples, Sicile, et la province de Guipuscoa, avec quelques villes. On ne laissait à l’archiduc Charles, second fils de l’empereur Léopold, que le Milanais, et rien à l’archiduc Joseph, fils aîné de Léopold, héritier de l’empire.

Le sort d’une partie de l’Europe et de la moitié de l’Amérique ainsi réglé, Louis promit, par ce traité de partage, de renoncer à la succession entière de l’Espagne. Le dauphin promit et signa la même chose. La France croyait gagner des états; l’Angleterre et la Hollande croyaient affermir le repos d’une partie de l’Europe; toute cette politique fut vaine. Le roi moribond, apprenant qu’on déchirait sa monarchie de son vivant, fut indigné. On s’attendait qu’à cette nouvelle il déclarerait pour son successeur ou l’empereur Léopold, ou un fils de cet empereur; qu’il lui donnerait cette récompense, de n’avoir point trempé dans ce partage; que la grandeur et l’intérêt de la maison d’Autriche lui dicteraient un testament. Il en fit un en effet; mais il déclara pour la seconde fois ce même prince de Bavière unique héritier de tous ses états (novembre 1698). La nation espagnole, qui ne craignait rien tant que le démembrement de sa monarchie, applaudissait à cette disposition. La paix semblait devoir en être le fruit. Cette espérance fut encore aussi vaine que le traité de partage. Le prince de Bavière[533], désigné roi, mourut à Bruxelles[534] (6 février 1699).

On accusa injustement de cette mort précipitée la maison d’Autriche, sur cette seule vraisemblance que ceux-là commettent le crime à qui le crime est utile. Alors recommencèrent les intrigues à la cour de Madrid, à Vienne, à Versailles, à Londres, à La Haye, et à Rome.

Louis XIV, le roi Guillaume, et les États-Généraux, disposèrent encore une fois en idée de la monarchie espagnole. (Mars 1700) Ils assignaient à l’archiduc Charles, fils puîné de l’empereur, la part qu’ils avaient auparavant donnée à l’enfant qui venait de mourir. Le fils de Louis XIV devait posséder Naples et Sicile, et tout ce qu’on lui avait assigné par la première convention.

On donnait Milan au duc de Lorraine; et la Lorraine, si souvent envahie, et si souvent rendue par la France, devait y être annexée pour jamais. Ce traité, qui mit en mouvement la politique de tous les princes pour le traverser ou pour le soutenir, fut tout aussi inutile que le premier. L’Europe fut encore trompée dans son attente, comme il arrive presque toujours.

L’empereur, à qui on proposait ce traité de partage à signer, n’en voulait point, parcequ’il espérait avoir toute la succession. Le roi de France, qui en avait pressé la signature, attendait les événements avec incertitude. Quand ce nouvel affront fut connu à la cour de Madrid, le roi fut sur le point de succomber à sa douleur; et la reine, sa femme, fut transportée d’une si vive colère qu’elle brisa les meubles de son appartement, et surtout les glaces et les autres ornements qui venaient de France; tant les passions sont les mêmes dans tous les rangs! Ces partages imaginaires, ces intrigues, ces querelles, tout cela n’était qu’un intérêt personnel. La nation espagnole était comptée pour rien. On ne la consultait pas, on ne lui demandait pas quel roi elle voulait. On proposa d’assembler las cortes, les états-généraux; mais Charles frémissait à ce seul nom.

Alors ce malheureux prince, qui se voyait mourir à la fleur de son âge, voulut donner tous ses états à l’archiduc Charles, neveu de sa femme, second fils de l’empereur Léopold. Il n’osait les laisser au fils aîné, tant le système de l’équilibre prévalait dans les esprits, et tant il était sûr que la crainte de voir l’Espagne, le Mexique, le Pérou, de grands établissements dans l’Inde, l’Empire, la Hongrie, la Bohème, la Lombardie, dans les mêmes mains, armerait le reste de l’Europe! Il demandait que l’empereur Léopold envoyât son second fils Charles à Madrid, à la tête de dix mille hommes; mais ni la France, ni l’Angleterre, ni la Hollande, ni l’Italie, ne l’auraient alors souffert: toutes voulaient le partage. L’empereur ne voulait point envoyer son fils seul à la merci du conseil d’Espagne, et ne pouvait y faire passer dix mille hommes. Il voulait seulement faire marcher des troupes en Italie, pour s’assurer cette partie des états de la monarchie autrichienne-espagnole. Il arriva, pour le plus important intérêt entre deux grands rois, ce qui arrive tous les jours entre des particuliers pour des affaires légères. On disputa, on s’aigrit: la fierté allemande révoltait la hauteur castillane. La comtesse de Perlipz[535], qui gouvernait la femme du roi mourant, aliénait les esprits qu’elle eût dû gagner à Madrid; et le conseil de Vienne les éloignait encore davantage par ses hauteurs.

Le jeune archiduc, qui fut depuis l’empereur Charles VI, appelait toujours les Espagnols d’un nom injurieux. Il apprit alors combien les princes doivent peser leurs paroles. Un évêque de Lérida, ambassadeur de Madrid à Vienne, mécontent des Allemands, releva ces discours, les envenima dans ses dépêches, et écrivit lui-même des choses plus injurieuses pour le conseil d’Autriche que l’archiduc n’en avait prononcé contre les Espagnols. «Les ministres de Léopold, écrivait-il, ont l’esprit fait comme les cornes des chèvres de mon pays, petit, dur, et tortu.» Cette lettre devint publique. L’évêque de Lérida fut rappelé; et à son retour à Madrid, il ne fit qu’accroître l’aversion des Espagnols contre les Allemands.