4º Boindin[202] prétend que ce joaillier et Saurin le géomètre s’unirent avec La Motte pour empêcher Rousseau d’obtenir la pension de Boileau, qui vivait encore en 1710. Serait-il possible que trois personnes de professions si différentes se fussent unies et eussent médité ensemble une manœuvre si réfléchie, si infâme, et si difficile, pour priver un citoyen, alors obscur, d’une pension qui ne vaquait pas, que Rousseau n’aurait pas eue, et à laquelle aucun de ces trois associés ne pouvait prétendre?
5º Après être convenu que Rousseau avait fait les cinq premiers couplets, suivis de ceux qui lui attirèrent sa disgrace, il fait tomber sur La Motte-Houdar le soupçon d’une douzaine d’autres dans le même goût; et, pour unique preuve de cette accusation, il dit que ces douze couplets contre une douzaine de personnes qui devaient s’assembler chez N. de Villiers furent apportés par La Motte-Houdar lui-même chez le sieur de Villiers, une heure après que Rousseau avait été informé que les intéressés devaient s’assembler dans cette maison. Or, dit-il, Rousseau n’avait pu en une heure de temps composer et transcrire ces vers diffamatoires. C’est La Motte qui les apporta; donc La Motte en est l’auteur. Au contraire, c’est, ce me semble, parcequ’il a la bonne foi de les apporter, qu’il ne doit pas être soupçonné de la scélératesse de les avoir faits. On les a jetés à sa porte, ainsi qu’à la porte de quelques autres particuliers. Il a ouvert le paquet; il a trouvé des injures atroces contre tous ses amis et contre lui-même; il vient en rendre compte: rien n’a plus l’air de l’innocence.
6º Ceux qui s’intéressent à l’histoire de ce mystère d’iniquité doivent savoir que l’on s’assemblait depuis un mois chez N. de Villiers, et que ceux qui s’y assemblaient étaient, pour la plupart, les mêmes que Rousseau avait déjà outragés dans cinq couplets qu’il avait imprudemment récités à quelques personnes. Le premier même de ces douze nouveaux couplets marquait assez que les intéressés s’assemblaient tantôt au café[203], tantôt chez Villiers.
Sots assemblés chez de Villiers,
Parmi les sots troupe d’élite,
D’un vil café dignes piliers,
Craignez la fureur qui m’irrite.
Je vais vous poursuivre en tous lieux,
Vous noircir, vous rendre odieux;
Je veux que partout on vous chante;
Vous percer et rire à vos yeux
Est une douceur qui m’enchante.
7º Il est très faux que les cinq premiers couplets, reconnus pour être de Rousseau, ne fissent qu’effleurer le ridicule de cinq ou six particuliers, comme le dit le Mémoire; on y voit les mêmes horreurs que dans les autres.
Que le bourreau, par son valet,
Fasse un jour serrer le sifflet
De Bérin et de sa séquelle;
Que Pécourt[204], qui fait le ballet,
Ait le fouet au pied de l’échelle.
C’est là le style des cinq premiers couplets avoués par Rousseau. Certainement ce n’est pas là de la fine plaisanterie. C’est le même style que celui de tous les couplets qui suivirent.
8º Quant aux derniers couplets sur le même air, qui furent, en 1710, la matière du procès intenté à Saurin, de l’académie des sciences, le Mémoire ne dit rien que ce que les pièces du procès ont appris depuis long-temps. Il prétend seulement que le malheureux[205] qui fut condamné au bannissement, pour avoir été suborné par Rousseau, devait être condamné aux galères, si en effet il avait été faux témoin. C’est en quoi le sieur Boindin se trompe; car, en premier lieu, il eût été d’une injustice ridicule de condamner aux galères le suborné, quand on ne décernait que la peine du bannissement au suborneur; en second lieu, ce malheureux ne s’était pas porté accusateur contre Saurin. Il n’avait pu être entièrement suborné. Il avait fait plusieurs déclarations contradictoires; la nature de sa faute et la faiblesse de son esprit ne comportaient pas une peine exemplaire.
9º N. Boindin fait entendre expressément dans son Mémoire que la maison de Noailles et les jésuites servirent à perdre Rousseau dans cette affaire, et que Saurin fit agir le crédit et la faveur. Je sais avec certitude, et plusieurs personnes vivantes encore le savent comme moi, que ni la maison de Noailles ni les jésuites ne sollicitèrent. La faveur fut d’abord tout entière pour Rousseau; car, quoique le cri public s’élevât contre lui, il avait gagné deux secrétaires d’état, M. de Pontchartrain et M. Voisin, que ce cri public n’épouvantait pas. Ce fut sur leurs ordres, en forme de sollicitations, que le lieutenant-criminel Lecomte décréta et emprisonna Saurin[206], l’interrogea, le confronta, le récola, le tout en moins de vingt-quatre heures, par une procédure précipitée. Le chancelier réprimanda le lieutenant-criminel sur cette procédure violente et inusitée.
Quant aux jésuites, il est si faux qu’ils se fussent déclarés contre Rousseau, qu’immédiatement après la sentence contradictoire du châtelet, par laquelle il fut unanimement condamné, il fit une retraite au noviciat des jésuites, sous la direction du P. Sanadon, dans le temps qu’il appelait au parlement. Cette retraite chez les jésuites prouve deux choses: la première, qu’ils n’étaient pas ses ennemis; la seconde, qu’il voulait opposer les pratiques de la religion aux accusations de libertinage que d’ailleurs on lui suscitait. Il avait déjà fait ses meilleurs psaumes, en même temps que ses épigrammes licencieuses, qu’il appelait les gloria patri de ses psaumes, et Danchet lui avait adressé ces vers: