On en trouve au second volume[361] sur l’homme au masque de fer; mais les morceaux les plus curieux, sans contredit, et les plus dignes de la postérité, sont deux mémoires de la propre main de Louis XIV. Le chapitre du Gouvernement intérieur est très augmenté; c’est là qu’on voit d’un coup d’œil ce qu’était la France avant Louis XIV, ce qu’elle a été par lui, et depuis lui. Les matériaux seuls de ce chapitre font connaître la nation et le monarque. Il n’y a nul mérite à les avoir mis en œuvre; mais c’est un grand bonheur d’avoir pu les recueillir.

Le dernier chapitre[362] contient cinquante-six articles nouveaux, concernant les écrivains qui ont fleuri dans le siècle de Louis XIV, et dont plusieurs l’ont illustré. Il a fallu que l’auteur fît venir de loin la plupart de leurs ouvrages, qu’il les parcourût, qu’il tâchât d’en saisir l’esprit, et qu’il resserrât dans les bornes les plus étroites ce qu’il a cru devoir penser d’eux, d’après les plus savants hommes. Ainsi, deux lignes ont coûté quelquefois quinze jours de lecture. L’auteur, quoique très malade, a travaillé sans relâche, une année entière, à ces deux seuls petits volumes, dans lesquels il a tâché de renfermer tout ce qui s’est fait et s’est écrit de plus remarquable dans l’espace de cent années. L’amour seul de la patrie et de la vérité l’a soutenu dans un travail d’autant plus pénible qu’il paraît moins l’être. Tous les honnêtes gens de France et des pays étrangers lui en ont su gré; et même en Angleterre les esprits fermes, dont cette nation philosophe et guerrière abonde, ont tous avoué que l’auteur n’avait été ni flatteur ni satirique. Ils l’ont regardé comme un concitoyen de tous les peuples; ils ont reconnu dans Louis XIV, non pas un des plus grands hommes, mais un des plus grands rois; dans son gouvernement, une conduite ferme, noble et suivie, quoique mêlée de fautes; dans sa cour, le modèle de la politesse, du bon goût, et de la grandeur, avec trop d’adulation; dans sa nation, les mœurs les plus sociables, la culture des arts et des belles-lettres poussée au plus haut point, l’intelligence du commerce, un courage digne de combattre les Anglais, puisque rien n’a pu l’abattre, et des sentiments de hauteur et de générosité qu’un peuple libre doit admirer dans un peuple qui ne l’est pas. Il fallait détruire des préjugés de cent années, d’autant plus forts, que le célèbre Addison et le chevalier Steele, injustes en ce seul point, les avaient enracinés; et l’auteur les a détruits, du moins s’il en croit ce qu’on lui mande. Il n’a plus rien à souhaiter, s’il a obtenu de la nation qui a produit Marlborough, Newton, et Pope, du respect pour le génie de la France.

Mais, tandis que le libraire de M. de Voltaire travaillait à cette édition nouvelle, et si supérieure aux autres, il arriva qu’un jeune homme élevé à Genève, qui commence à être connu dans la littérature, ayant passé à Berlin, et s’étant ensuite arrêté à Francfort, y travailla à une édition clandestine, d’après la première, quoiqu’il fût public que le libraire Walther, en vertu de ses droits, en préparait à Dresde une nouvelle, incomparablement plus ample et plus utile.

C’était violer dans l’empire le privilége impérial. On avait vu jusqu’à présent des libraires ravir aux auteurs le fruit de leurs travaux, en contrefesant leurs ouvrages; mais on n’avait point vu d’homme de lettres exercer cette piraterie. Il vendit quinze ducats à la veuve Knoch et Eslinger, de Francfort, les lettres et les remarques dont il chargeait cette édition frauduleuse[363].

Le public, qui ne pouvait être instruit de cette prévarication, voit une nouvelle édition avec des remarques par M. L. B.; il est frappé de l’air d’autorité avec lequel ce M. L. B. donne ses décisions. Il croit que c’est quelque homme d’état, ou quelque savant profond dans l’histoire: il ne peut deviner que c’est l’éditeur des Lettres de madame de Maintenon, l’auteur de la Spectatrice danoise, l’auteur de Mes Pensées, ou du Qu’en dira-t-on. Ce grand écrivain fait bien de l’honneur à l’auteur du Siècle de Louis XIV; il le traite comme tous les potentats de l’Europe; il le condamne et l’instruit. Il aurait du seulement faire quelques petits changements dans ses beaux commentaires, comme il changeait, pour le bien de la chrétienté, des feuillets de son chef-d’œuvre du Qu’en dira-t-on dans toutes les grandes villes où il passait. Il substituait, de province en province, un feuillet à un autre; il mettait à la tête de Mes Pensées, cinquième, sixième édition. Il disait son avis, dans une page nouvelle, du pays d’où il venait de sortir, et parlait de tous les princes de la manière la plus flatteuse; car il leur supposait à tous la plus grande clémence.

Était-il hors de Saxe, il imprimait (page 302): «J’ai vu à Dresde un roi.... un ministre.... un héritier.... une princesse.... un peuple....» Les épithètes suivent en lettres initiales, et la lecture en fait frémir. Était-il hors de Berlin, il imprimait (page 244): «Prédiction... la Prusse... et (page 230): Des soldats qu’une barbare discipline dépouille de tout sentiment d’honneur, à qui on fait haïr une vie qu’on les force à conserver, dont les crimes sont impunis, etc.;» et, dans le même article, ce judicieux auteur dit, «Que l’inhumanité des châtiments fait périr ces hommes (impunis) dans l’étisie, ou languir par des descentes.»

A peine est-il hors de Gotha, qu’il dit (page 108): «Je voudrais bien savoir de quel droit de petits princes, un duc de Gotha, par exemple, vendent aux grands le sang de leurs sujets?»

S’il part de Suisse, il outrage (page 300) les Sinner, les Orlac, les Steiger, les Vatteville, les Diesbach, en les nommant par leurs noms.

Se croit-il hors d’état de voyager en Angleterre, il dit (page 258), «que lord Bath serait déshonoré en France.» A-t-il quitté la Hollande, il insère (page 279): «Que bientôt la Hollande ne sera bonne qu’à être submergée, quand le stathoudérat sera bien établi.»

Est-il loin de la France, il dit (page 302): «Que le despotisme y a éteint jusqu’au nom de vertu.» Mais dès qu’il veut venir à Paris, il ôte cette page, et il met dans une autre que le lieutenant de police est un Messala, et il espère que Messala protégera les honnêtes gens qui pensent.