Voilà donc ce que ce personnage appelle Mes Pensées, et ce qu’on a lu avec la curiosité et les sentiments que cette noble hardiesse doit inspirer. Pour rendre ses autres pensées meilleures, il les a prises partout. Il butine des idées comme il a butiné des lettres; mais il défigure un peu ce qu’il touche. Rapporte-t-il une dépêche du cardinal de Richelieu, il lui fait dire une sottise. Il prétend que le cardinal de Richelieu a écrit: «Le roi a changé de ministre, et son ministre de maxime.» Il ne sent pas que ce n’est point le nouveau ministre, le cardinal de Richelieu lui-même, qui a changé. Il y a dans la lettre: «Le roi a changé de ministre, et le conseil de maxime.» Voilà des paroles d’un grand sens; mais de la manière dont il les cite, elles n’en ont aucun.
Il défigure de la même façon des vers de la tragédie de Rome sauvée, en leur substituant les siens; car ce galant homme est aussi poëte, ou du moins il veut faire des vers.
Il y a pourtant quelques pensées dans son livre qui sont à lui, et qui ne peuvent être qu’à lui: par exemple il donne des conseils à un jeune courtisan pour se conduire avec vertu, et lui dit (page 58): «Le mérite parvient à la cour par la bassesse, et le métalent par l’effronterie: rampez donc effrontément.» On ne saurait donner un conseil plus honnête.
Il avait entendu à Paris, au théâtre, ces vers dans la bouche de Cicéron:
Un courage indompté, dans le cœur des mortels,
Fait ou les grands héros ou les grands criminels.
Qui du crime à la terre a donné les exemples,
S’il eût aimé la gloire, eût mérité des temples:
Catilina lui-même, à tant d’horreurs instruit,
Eût été Scipion, si je l’avais conduit.
Je réponds de César, il est l’appui de Rome:
J’y vois plus d’un Sylla, mais j’y vois un grand homme.
Rome sauvée, acte V, scène 3.
Voici comme l’auteur de Mes Pensées s’approprie ces vers dans sa prose (page 79): «Une république fondée par Cartouche aurait eu de plus sages lois que la république de Solon. Ce sont les mêmes qualités qui font les grands héros et les grands criminels; et l’ame du grand Condé ressemblait à celle de Cartouche.»
Il y a dans ce petit recueil vingt maximes pareilles. Elles caractérisent une ame qui n’est pas celle du grand Condé: et ce qui est rare, c’est l’air de maître avec lequel ce monsieur ose dire ce que les Clarendon et les De Thou n’auraient exprimé qu’avec défiance, ou plutôt ce qu’ils n’auraient jamais dit. «Donnez-moi, dit-il (page 25), un Stuart qui ait l’ame de Cromwell, et je le ferai roi d’Angleterre.» Vous le ferez roi d’Angleterre! vous! quel feseur de monarques! Le fou du roi Jacques Iᵉʳ s’étant un jour assis sur le trône, on lui demanda: Que fais-tu là , maraud? Il répondit: Je règne. L’auteur de Mes Pensées fait plus, il fait régner. C’est ce modeste et sage écrivain, ce grand politique, ce précepteur du genre humain, qui, pour l’instruction publique, a donné l’édition du Siècle de Louis XIV.
Comme, avec une imagination si brillante, il pourrait savoir quelque chose de l’histoire, il ne serait pas impossible qu’il eût en effet critiqué à propos quelque fausse date, quelque méprise dans les faits; mais point. Son génie ne lui a pas permis de s’abaisser à ces détails. C’est La Beaumelle qui daigne enseigner la langue française à Voltaire; c’est La Beaumelle qui décide sur les auteurs; c’est La Beaumelle qui se mêle de condamner Louis XIV; c’est La Beaumelle qui dit qu’on se gâte à Potsdam; c’est La Beaumelle qui, sans daigner jamais apporter la moindre raison de ses décisions, parle avec la même modestie que s’il avait un roi d’Angleterre à faire.
Il règle les rangs des rois. Il dit que le roi de Sardaigne ne cédera jamais le pas au roi de France. Quelquefois il condamne en un seul mot. Par exemple, l’auteur du Siècle de Louis XIV dit[364] que la France, depuis la mort de François II, avait toujours été déchirée par des guerres civiles, ou troublée par des factions; et le savant La Beaumelle demande quand? Voilà un excellent critique en histoire! Il ignore les horribles guerres civiles sous Charles IX, Henri III, Henri IV, et les factions qui marquèrent toutes les années du règne de Louis XIII.
«Ceci est bon, dit-il, cela est médiocre, cette phrase est mauvaise.» Il dit en un endroit que l’auteur du Siècle écrit comme un clerc de procureur. L’auteur du Siècle lui aurait eu plus d’obligation des instructions historiques qu’il devait attendre d’un homme qui prend la peine de contrefaire son livre en l’enrichissant de notes: l’auteur était en effet tombé dans des méprises considérables. Il était bien difficile que, n’ayant alors pour tout secours que ses Mémoires qu’il avait apportés de France, il ne se fût pas trompé quelquefois. Toutes les erreurs qu’il a reconnues, et dont des hommes respectables ont eu la bonté de l’avertir, ont été soigneusement corrigées dans les éditions nouvelles de 1753. Mais La Beaumelle s’est bien donné de garde d’en relever aucune. Où aurait-il appris à les démêler, lui qui ne sait pas seulement que le fameux prince d’Orange Guillaume III fut créé stathouder après avoir été nommé capitaine et amiral-général? lui qui ignore l’ancien droit qu’avait l’empereur sur la ville de Bamberg, droit qui tire son origine des conventions faites avec les papes, dans le temps qu’ils avaient la principauté de Bamberg, principauté qu’ils échangèrent depuis pour celle de Bénévent. Sait-il mieux l’histoire du temps que l’histoire ancienne, quand, dans une de ses remarques, il dit que l’entreprise en faveur du prétendant, en 1744, a eu les suites les plus heureuses? Tout le monde sait à quel point elle fut inutile. Le maréchal de Saxe, qui devait la conduire, rentra dans le port; et il n’y eut de diversion opérée par le prince Édouard que lorsqu’il passa seul en Écosse en 1745, sans conseil, sans secours, et assisté de son seul courage.