Un La Beaumelle peut dire à son gré, dans la Vie de madame de Maintenon: «Que madame de La Vallière avait des yeux bleus, point atteints du desir de plaire; que madame de Montespan avait le nez de France le mieux tiré; l’autour du cou environné de mille petits amours.» Il peut dire que mademoiselle de Fontanges était une grande fille bien faite, que madame de Montespan lui découvrait la gorge devant le roi, et qu’elle disait: «Voyez, sire, que cela est beau! qu’en dites-vous? admirez donc.» Il peut ajouter que Louis XIV l’aima comme Pygmalion. C’est là le style dont il croit qu’il faut écrire l’histoire, et que sa modestie veut me donner pour modèle. C’est à lui de peindre en détail toutes les dames de la cour de Louis XIV; il les a connues à Genève; et moi, comme il le dit très bien, je n’ai consulté pendant vingt ans que des gens qui ont mal vu.
A l’égard des écrivains qui devinent, d’après leurs propres idées, celles des personnages du temps passé, et qui, de quelques événements peu connus, prennent droit de démêler les plus secrets replis des cœurs, bien moins connus encore; ceux-là donnent à l’histoire les couleurs du roman. La curiosité insatiable des lecteurs voudrait voir les ames des grands personnages de l’histoire sur le papier, comme on voit leurs visages sur la toile: mais il n’en va pas de même. L’ame n’est qu’une suite continuelle d’idées et de sentiments qui se succèdent et se détruisent: les mouvements qui reviennent le plus souvent forment ce qu’on appelle le caractère, et ce caractère même reçoit mille changements par l’âge, par les maladies, par la fortune. Il reste quelques idées, quelques passions dominantes, enfants de la nature, de l’éducation, de l’habitude, qui, sous différentes formes, nous accompagnent jusqu’au tombeau. Ces traits principaux de l’ame s’altèrent encore tous les jours; selon qu’on a mal dormi ou mal digéré. Le caractère de chaque homme est un chaos, et l’écrivain qui veut débrouiller après des siècles ce chaos, en fait un autre. Pour l’historien qui ne veut peindre que de fantaisie, qui ne veut que montrer de l’esprit, il n’est pas digne du nom d’historien. Un fait vrai vaut mieux que cent antithèses.
Il en est à peu près de même des harangues. Si des héros qu’on fait parler ne les ont pas prononcées, l’histoire alors est romanesque en ce point. Il n’y a que deux discours directs dans toute l’histoire du Siècle de Louis XIV[389]. Ils furent tous deux prononcés en effet, l’un par le maréchal de Vauban au siége de Valenciennes, l’autre par le duc d’Orléans avant la bataille de Turin. On n’examine point ici les raisons qu’ont eues quelques anciens de prendre une plus grande liberté; mais on croit que dans un siècle aussi philosophe que le nôtre, et au milieu de tant de nations éclairées, l’on doit au public ce respect de ne dire que l’exacte vérité, de faire toujours disparaître l’auteur pour ne laisser voir que le héros, et de ne mettre jamais son imagination à la place des réalités. Le goût du siècle présent est de montrer de l’esprit à quelque prix que ce puisse être. On préfère une épigramme à tout, et c’est en partie ce qui a fait tout dégénérer.
Après cette digression, on est malheureusement obligé de revenir à un objet bien dégoûtant pour le public, à La Beaumelle. On sait bien qu’il ne peut s’agir avec lui ni de discussion littéraire, ni d’éclaircissements historiques. C’est un homme qui dit en deux mots, au bas des pages, ou des absurdités, ou des mensonges, ou des injures.
Que ne s’en est-il tenu à outrager l’auteur du Siècle! Mais la même fureur insensée qui lui a dicté son libelle du Qu’en dira-t-on l’a porté encore, dans ses remarques sur le siècle passé, à oser attaquer les puissances du siècle où nous sommes. Enhardi qu’il est par une impunité qui ne doit pas durer, mais qui l’aveugle, il insulte le roi de Prusse, toute la maison d’Orléans, et le roi de France.
Les lecteurs judicieux, et qui ont de l’humanité, ne seront pas fâchés de retrouver ici ce passage du chapitre des Anecdotes[390]: «Je ne sais pourquoi la plupart des princes affectent de tromper par de fausses bontés ceux de leurs sujets qu’ils veulent perdre. La dissimulation alors est l’opposé de la grandeur: elle n’est jamais une vertu, et ne peut devenir un talent estimable que quand elle est absolument nécessaire. Louis XIV parut sortir de son caractère, etc.»
Voici la note de La Beaumelle: «Trait admirable et hardi, parcequ’il est écrit à Potsdam.» Certainement si on ne savait que c’est un La Beaumelle qui est l’auteur de ces commentaires, la postérité qui verrait une telle remarque faite à Berlin, imprimée en Allemagne, et demeurée sans réponse, serait en droit de conclure que le reproche fait ici à un monarque par un contemporain dans ses propres états est fondé sur la vérité. Cependant j’ose assurer que le portrait que ce correcteur d’histoire fait si impudemment d’un grand prince, est l’opposé de son caractère. Je parle ici en historien, qui dit la vérité sans mélange, et sans restriction.
Il est dit dans l’histoire du Siècle[391]: «Que les dernières paroles de Louis XIV n’ont pas peu contribué, trente ans après, à cette paix que Louis XV a donnée à ses ennemis, dans laquelle on a vu un roi victorieux rendre toutes ses conquêtes pour tenir sa parole, rétablir tous ses alliés, et devenir l’arbitre de l’Europe par son désintéressement, plus encore que par ses victoires.»
Que croira-t-on que La Beaumelle pense de ce morceau? «Ne prêtez point, dit-il, de vertus à Louis XV. Ce désintéressement aurait été ridicule.»
En un autre endroit, il dit que M. de Voltaire voudrait que le Français fût esclave[392]. Moi je voudrais que mes compatriotes fussent esclaves! je voudrais être esclave et que tous les hommes fussent libres. J’entends par libre, soumis uniquement aux lois: c’est la seule manière de l’être.