Y a-t-il rien de plus affreux, de plus digne d’un châtiment exemplaire, que de faire entendre qu’un grand prince empoisonna la famille royale (page 347 du tome second de l’édition de La Beaumelle)? et ensuite qu’un autre prince[393] fit assassiner Vergier; que ce fut un officier qui fit le coup, et qui en eut la croix de Saint-Louis pour récompense? Où a-t-il pris ces blasphèmes, qu’il débite avec autant d’ignorance que de rage, et qui font rougir ceux qui s’avilissent jusqu’à le confondre? Le burlesque se joint ici à l’horreur. Qui croirait qu’à propos de l’endroit où il est dit que, dans la société, la bonté de Marie-Thérèse fesait son seul mérite, ce grave commentateur, qui insulte tous les princes, met en note: «Parlez des princes avec plus de respect.—Parlez des choses saintes avec respect,» dit-il ailleurs, dans une autre note. Et quel est cet homme qui donne ainsi des leçons de religion, sur un livre où les choses les plus délicates sont traitées avec la circonspection la plus sévère? c’est celui-là même qui, dans ses commentaires sur ce livre, ose imprimer, à la page 148 du tome troisième, que la guerre qu’on fit aux fanatiques des Cévennes «n’est convenable qu’à des sauvages et à des chrétiens;» c’est celui-là même qui, pour remarque presque unique sur le chapitre du Jansénisme, dit: «Que ce chapitre doit plaire aux sages, et déplaire aux orthodoxes.»
Quel peut avoir été le but de cet écervelé, qui, pour un peu d’argent, a vendu ces infamies à un libraire de Francfort? Ce n’est pas certainement l’envie d’éclairer le public par ses lumières; ce n’est pas le soin d’approfondir, par des remarques utiles, les faits énoncés dans l’ouvrage utile de M. de Voltaire. Qu’a-t-il donc voulu? lui nuire, le décrier, insulter à tort et à travers les rois et les particuliers, et trouver le secret de se faire lire, à force d’insolence et d’outrages. Il s’est flatté d’être lu à Berlin, parcequ’il nomme injurieusement, dans cette édition, MM. d’Argens, Polnitz[394], Algarotti, Darget, et Francheville; il s’est flatté d’être lu par tous ceux qui connaissent le Siècle de Louis XIV, parcequ’il vomit contre l’auteur les plus scandaleuses injures. Il a trouvé des lecteurs sans doute; quelque fautive même que soit son édition, quelque mal imprimée qu’elle soit, on a voulu la voir, comme on veut voir un monstre qu’on regarde un moment par curiosité, et dont on se détourne ensuite avec un dégoût d’horreur.
Son principal dessein, dans son édition du Siècle de Louis XIV, dont il a trouvé le secret de faire un libelle, est d’attaquer l’auteur dans ses mœurs, en attaquant celles des autres. Quel rapport, je vous prie, de l’histoire de Louis XIV avec la note de cet impertinent sur le chapitre du calvinisme?
«Cavalier (le chef des révoltés des Cévennes) avait été, dit-il, rival de Voltaire. Ils aimèrent l’un et l’autre la fille de madame Dunoyer, fille de beaucoup d’esprit et de coquetterie. Ce qui devait arriver arriva. Le héros l’emporta sur le poëte, et la physionomie douce et agréable sur la physionomie égarée et méchante[395].»
Voilà une des remarques les plus historiques de ce libelle. Il était triste, à la vérité, que la dame dont il parle eût abandonné son mari et enlevé ses deux filles, pour se réfugier en Hollande; mais il faut pardonner une faute que sa religion lui fit commettre; il faut plaindre ses deux filles et les respecter. Toutes deux se sont retirées en France: l’aînée est morte à la communauté de Sainte-Agnès, honorée et chérie; l’autre est pensionnaire du roi[396], et vit d’ordinaire dans une terre qui lui appartient, et où elle nourrit les pauvres; elle s’est acquis auprès de tous ceux qui la connaissent la plus grande considération. Son âge, son mérite, sa vertu, la famille respectable et nombreuse à laquelle elle appartient, les personnes du plus haut rang dont elle est alliée, devaient la mettre à l’abri de l’insolente calomnie d’un scélérat absurde. Il y a sans doute de la honte à réfuter des choses si honteuses; mais la malignité du cœur humain, qui reçoit avec avidité toutes les anecdotes scandaleuses, servira d’excuse à la peine qu’on prend ici.
Cavalier, étant colonel au service d’Angleterre, en 1708, passa dans les Pays-Bas, et vit mademoiselle Dunoyer, encore très jeune; il la demanda en mariage: cette négociation fut rompue, et Cavalier alla se marier en Irlande. L’auteur du Siècle était alors au collége; il n’alla en Hollande qu’en 1714[397] et n’a connu Cavalier qu’en Angleterre, en 1726. Comment La Beaumelle ose-t-il donc, lui qui est actuellement dans Paris, attaquer par de telles impostures l’honneur d’une famille de Paris? Les princes dédaignent quelquefois les outrages, parcequ’ils sont au-dessus des outrages; mais la justice venge l’honneur des citoyens si criminellement attaqués.
Où a-t-il trouvé que le grand-père de feu madame la maréchale de N.[398] avait été convaincu de fausse monnaie et d’assassinat (comme il le dit p. 331 du t. II)? Si un citoyen, qui n’a pas été un homme public, un homme livré à l’équité de l’histoire, avait en effet été coupable de ces crimes, il faudrait les taire; et si on a l’ame assez basse et assez méchante pour troubler ainsi les cendres des morts, sans aucune apparence d’utilité, on est tenu au moins d’apporter les preuves les plus authentiques; et avec ces preuves, on est encore bien condamnable.
Ce La Beaumelle, en fesant de mauvais livres, a trouvé le moyen d’intéresser à sa personne vingt souverains et cent familles.
N’est-il pas encore bien digne d’une histoire de Louis XIV de mettre au bas d’une page, en note, que j’ai été convaincu de plagiat dans je ne sais quels vers que je fis, il y a treize ou quatorze ans, pour une jeune princesse, aujourd’hui reine[399]? Que Louis XIV a-t-il à démêler avec ces vers? ils n’étaient pas plus faits pour être publics que ce qu’on dit dans la conversation. Il échappe tous les jours de ces petites pièces, dont le principal mérite est dans l’à -propos, et dans les circonstances où elles sont faites. Ceux qui en sont les auteurs n’en font nul cas, et ne les conservent jamais. Les écumeurs de la littérature les recueillent avec avidité, et en chargent leurs feuilles, comme les laquais répètent et gâtent dans l’antichambre ce qu’ils ont mal entendu à la porte. Un nommé Pitaval s’avisa d’attribuer cette petite pièce à feu La Motte; La Beaumelle répète cette sottise de Pitaval, dans une note sur Louis XIV; et il se trouvera encore quelque compilateur qui, dans un dictionnaire, à l’article Pitaval, ne manquera pas de relever cette anecdote, pour l’utilité du genre humain.
C’est avec la même bassesse que cet homme imagine que «M. de Voltaire a vendu chèrement le Siècle de Louis XIV au libraire Conrad Walther, qui paie si mal.» Il avait droit apparemment de tirer une juste rétribution du fruit d’un travail si long et si pénible; mais il ne l’a pas fait. M. de Francheville, conseiller aulique du roi de Prusse, voulut bien présider à la première édition de Berlin, laquelle il céda à Conrad Walther au prix coûtant. Ses comptes en font foi; et M. de Voltaire a fait présent de tous ses ouvrages, et de la nouvelle édition du Siècle, au même libraire, sans exiger la plus légère récompense.