Il est faux qu’il ait jamais vendu le moindre manuscrit à des libraires de Hollande et d’Allemagne. Il leur a fait gagner beaucoup d’argent. Il veut être bien servi par eux, et n’est point à leurs gages.
Ce n’est pas qu’il croie qu’un auteur doive être privé du fruit de son travail, quand ses libraires s’enrichissent par ce travail même. Le seigneur d’une terre ne subsiste que de la vente de ses denrées; un écrivain peut vivre du prix de ses travaux. Il n’était pas juste que les deux Corneille fussent très mal à leur aise, eux qui avaient fait la fortune des libraires et des comédiens. On nous répète tous les jours que, quand le grand Corneille, sur la fin de sa vie, venait au théâtre, tout le monde se levait pour lui faire honneur. Cela n’est pas plus vrai que le conte de cet ambassadeur, qui demanda si Corneille était du conseil d’état. Les grands hommes tels que lui inspirent quelquefois la curiosité, mais ou ne leur rend point d’hommages. Il avait bien de la peine à obtenir des comédiens qu’ils représentassent ses dernières pièces. Ils refusèrent même absolument d’en jouer quelques unes; et il fut obligé de les donner à une mauvaise troupe qui était alors à Paris. On aurait dû lui faire plus d’honneur, et avoir plus de soin de sa fortune; mais sa personne eut aussi peu de considération que ses premiers ouvrages lui attirèrent de gloire et de critiques. Il vécut et mourut pauvre, ainsi que son frère. Les rétributions des spectacles, et une pension modique, n’enrichissent pas. Louis XIV lui envoya une gratification dans sa dernière maladie; mais jamais il ne fut récompensé selon son mérite, si ce mérite doit l’être par l’aisance.
La Beaumelle reproche en vingt endroits à l’auteur de la Henriade et du Siècle de Louis XIV jusqu’à sa fortune, comme si cette prétendue fortune était faite aux dépens de La Beaumelle. Doit-on fouiller dans les affaires d’une famille pour critiquer un poëme et une histoire? Quelle lâcheté! Mais elle est trop commune. Qu’il soit permis de faire une remarque à cette occasion: c’est un spectacle qui peut servir à la connaissance du cœur humain, que de voir certains hommes de lettres ramper tous les jours devant un riche ignorant, venir l’encenser au bas bout de sa table, et s’abaisser devant lui, sans autre vue que celle de s’abaisser. Ils sont bien loin d’oser en être jaloux; ils le croient d’une nature supérieure à leur être. Mais qu’un homme de lettres soit élevé au-dessus d’eux par la fortune et par ses places, ceux même qui ont reçu de lui des bienfaits portent l’envie jusqu’à la fureur. Virgile à son aise fut l’objet des calomnies de Mévius.
Ce vice est, à la vérité, de toutes les conditions, parcequ’il appartient à la nature humaine. Tout homme est jaloux de la prospérité de ceux qui sont de son état, ou de l’état desquels il croit être. Le potier porte envie au potier[400], et Eschine à Démosthène. Quand Boileau dit de Chapelain:
Qu’il soit le mieux renté de tous les beaux esprits,
Comme roi des auteurs qu’on l’élève à l’empire;
Ma bile alors s’échauffe, et je brûle d’écrire.
Satire IX.
c’est comme si Boileau signait: Je suis jaloux.
La Beaumelle dit au public: «Il y a eu de meilleurs poëtes que Voltaire, il n’y en a point eu de mieux récompensés. Il a sept mille écus de pension. Le roi de Prusse comble les gens de lettres de bienfaits, par les mêmes principes que les princes d’Allemagne comblent de bienfaits les nains et les bouffons[401].»
La Beaumelle, en cette occasion, devient le Boileau, et Voltaire est le Chapelain.
J’avouerai que j’ai fait autrefois, je ne sais comment, un poëme épique comme Chapelain; mais je voudrais consoler les esprits de la trempe de La Beaumelle, en leur apprenant que quand le monarque dont il parle me fit renoncer, dans ma vieillesse, à ma famille, à ma maison, à une partie de ma fortune, à mes établissements, pour m’attacher à sa personne, je crus pouvoir, sans honte, recevoir en dédommagement une pension d’un roi qui en donne à des princes. Il me semble d’ailleurs que je ne suis pas extrêmement bouffon. Je me flatte peut-être; mais ce n’est pas en cette qualité que le roi de Prusse me demanda au roi mon maître, comme un roi de Cappadoce demanda autrefois à un empereur romain un pantomime. Il me demanda comme un homme qui avait répondu pendant seize années à ses bontés prévenantes; il me demanda pour cultiver avec lui une langue dont il a fait la seule langue de sa cour, pour cultiver des arts dans lesquels il a signalé son génie; et ce qui fait, ce me semble, honneur à ces mêmes arts, à ma nation, et à la philosophie de ce monarque, c’est qu’il daigna descendre jusqu’à me retenir auprès de lui, comme son ami, titre qu’autrefois des rois, et même des empereurs, donnèrent à de simples hommes de lettres, tel que je le suis. Je rapporte le fait pour encourager mes confrères. Je suis le bûcheron à qui le dieu Mercure donna une cognée d’or. Tous les bûcherons vinrent demander des cognées. Au reste, en opposant ce mot d’ami, dont un grand roi a daigné se servir, à ce mot de bouffon dont se sert La Beaumelle, on peut croire que c’est sans la moindre vanité. On sait ce que ce terme signifie dans la bouche et au bout de la plume d’un souverain. Ce n’est que l’expression d’une excessive bonté, dont jamais l’inférieur ne peut abuser, et qui ne fait qu’augmenter son respect. Et si l’amitié subsiste si rarement entre des égaux; si tant de faux rapports, tant de petites jalousies, tant de faiblesses auxquelles nous sommes sujets, altèrent entre les particuliers cette liaison que l’on nomme amitié, combien est-il plus aisé de perdre celle d’un roi, qui n’est jamais autre chose que protection, et un peu de bonne volonté, dans un homme supérieur! Il aperçoit bien mieux qu’un autre nos défauts et nos fautes, et il a seulement plus d’occasions d’exercer une des vertus les plus convenables aux rois, l’indulgence.
Quoi qu’il en soit, il est très aisé que le roi de Prusse trouve un meilleur poète que moi, un académicien plus utile, un écrivain plus instruit, quand ce ne serait que M. de La Beaumelle: mais il n’en trouvera point de plus attaché à sa personne et à sa gloire. J’avais cru faire plaisir à tant d’écrivains qui valent mieux que moi, de remettre à sa majesté les pensions et les honneurs dont elle m’avait comblé[402]. J’ai crû que le seul honneur convenable à un homme de lettres était de cultiver les lettres jusqu’au dernier moment de sa vie, et qu’il pouvait renoncer aux pensions, aux cordons, aux clefs, comme on quitte une robe de bal et un masque, pour rentrer paisiblement dans sa maison. Les La Beaumelle me répondront que le roi de Prusse m’a rendu ces honneurs avec une bonté qui les fâche: je leur dirai de ne se point décourager; et je leur conseillerai de continuer à travailler, de parler désormais des souverains vivants, et de leurs gouvernements, avec moins d’effusion de cœur dans leurs livres, attendu que les chaînes qu’on donne aujourd’hui aux Arétins ne sont pas d’or. Je leur conseillerai de fortifier leurs talents et leur génie, et de venir ensuite demander ma place, qu’ils rempliront beaucoup plus dignement que moi.