La France et l’Angleterre sont pleines d’écrivains qui croient plaider la cause du genre humain quand ils accusent leur patrie. Il y a des gens qui pensent qu’un historien doit décrier son pays pour paraître impartial, condamner tous les ministres pour paraître juste, et immoler son roi à la haine des siècles à venir pour paraître libre. Plusieurs ont écrit avec plus de licence que moi, nul avec plus de liberté: mon livre n’est pas assurément imprimé à Paris avec approbation et privilége; je n’en veux que de la postérité: mais ma liberté a été celle d’un honnête homme, d’un citoyen du monde. Quoique j’aie été historiographe de France, je n’ai voulu achever mon ouvrage que hors de France, afin de n’être pas soupçonné de la bassesse de flatter, et de n’être pas glacé par la crainte de déplaire.
Il n’y a que trop de perfidies dans les cours; je le sais très bien. Il n’y a que trop de mal dans ce monde; c’en est un grand de l’exagérer. Peindre les hommes toujours méchants, c’est les inviter à l’être.
Il y avait dans le conseil de Louis XIV des hommes d’une vertu supérieure à celle des Caton. Tel était le duc de Beauvilliers, qui fit résoudre la paix de Rysvick uniquement parceque les peuples commençaient à être malheureux. Il y avait de pareilles ames à la cour, comme le duc de Montausier et le duc de Navailles. Je ne parle ici que des courtisans qui ont été célèbres par leurs places, ou par leurs malheurs. MM. de Pomponne et Lepelletier, dans leur ministère, furent plus connus par leur probité désintéressée que par tout le reste, et jamais il n’y eut une conduite plus irréprochable que celle de M. de Torci.
L’auteur vertueux d’un fameux livre me pardonnera donc si je prends cette occasion de combattre ce titre d’un de ses chapitres, «Que la vertu n’est point le principe du gouvernement monarchique[414]», et de combattre tout ce chapitre, dans lequel il serait trop cruel qu’il eût raison. Je lui dirai d’abord que la vertu n’est le principe d’aucune affaire, d’aucun engagement politique. La vertu n’est point le principe du commerce de Cadix; mais les Espagnols qui l’exercent, et avec qui nous n’avons de sûreté que leur seule bonne foi et leur discrétion, n’ont jamais trahi ni l’une ni l’autre. La vertu est de tous les gouvernements et de toutes les conditions; il y en a toujours plus sous une administration paisible, quelle qu’elle soit, que dans un gouvernement orageux, où l’esprit de parti inspire et justifie tous les crimes. Il se commit des actions atroces parmi les seigneurs de la cour de Charles II et de Jacques II, qui ne se commettaient pas à la cour de Louis XIV.
Je dirai à l’estimable auteur de ce livre, que lui-même n’a vu dans les corps dont il a été membre, dans les sociétés dont il a fait l’agrément, qu’une foule de gens de bien comme lui. Je lui dirai que s’il entend par vertu l’amour de la liberté, c’est la passion des républicains, c’est le droit naturel des hommes, c’est le desir de conserver un bien avec lequel chaque homme se croit né, c’est le juste amour de soi-même confondu dans l’amour de son pays. S’il entend la probité, l’intégrité, il y en a toujours beaucoup sous un prince honnête homme. Les Romains furent plus vertueux du temps de Trajan que du temps des Sylla et des Marius. Les Français le furent plus sous Louis XIV que sous Henri III, parcequ’ils furent plus tranquilles.
Voici comment l’auteur s’exprime pour appuyer son idée: «Si dans le peuple il se trouve quelque malheureux honnête homme, le cardinal de Richelieu, dans son Testament politique, insinue qu’un monarque doit se garder de s’en servir. Il ne faut pas, y est-il dit, se servir de gens de bas lieu; ils sont trop austères et trop difficiles.» Je crois rendre service à la nation et à cet auteur, qui travaille pour le bien de la nation, de lui démontrer qu’il se trompe. Qu’on lise les paroles de ce Testament très faussement attribué au cardinal de Richelieu.
«Une basse naissance produit rarement les parties nécessaires au magistrat; et il est certain que la vertu d’une personne de bon lieu a quelque chose de plus noble que celle qui se trouve en un homme de petite extraction. Les esprits de telles gens sont d’ordinaire difficiles à manier, et beaucoup ont une austérité si épineuse, qu’elle n’est pas seulement fâcheuse, mais préjudiciable. Le bien est un grand ornement aux dignités, qui sont tellement relevées par le lustre extérieur, qu’on peut dire hardiment que de deux personnes dont le mérite est égal, celle qui est la plus aisée en ses affaires est préférable à l’autre, étant certain qu’il faut qu’un pauvre magistrat ait l’ame d’une trempe bien forte, si elle ne se laisse quelquefois amollir par la considération de ses intérêts. Aussi l’expérience nous apprend que les riches sont moins sujets à concussion que les autres, et que la pauvreté contraint un officier à être fort soigneux du revenu du sac.» (Chap. IV, sect. I.)
Il est clair par ce passage, assez peu digne d’ailleurs d’un grand ministre, que l’auteur du Testament qu’on a cité craint qu’un magistrat sans bien et sans naissance n’ait pas assez de noblesse d’ame pour être incorruptible. On veut donc en vain s’autoriser du témoignage d’un ministre de France pour prouver qu’il ne faut point de vertu en France. Le cardinal de Richelieu, tyran quand on lui résistait, et méchant parcequ’il avait des méchants à combattre, pouvait bien, dans un ministère qui ne fut qu’une guerre intestine de la grandeur contre l’envie, détester la vertu qui aurait combattu ses violences; mais il était impossible qu’il l’écrivît: et celui qui a pris son nom, ne pouvait (tout malavisé qu’il est quelquefois) l’être assez pour lui faire dire que la vertu n’est bonne à rien.
Je n’ai assurément nulle envie, en réfutant cette erreur, de décrier le livre célèbre où elle se trouve. Je suis loin de rabaisser un ouvrage dont on n’a jusqu’à présent critiqué que ce qu’il y a de bon; un ouvrage où à côté de cent paradoxes, il y a cent vérités profondes, exprimées avec énergie; un ouvrage où les erreurs même sont respectables, parcequ’elles partent d’un esprit libre, et d’un cœur plein des droits du genre humain. Je prétends seulement faire voir que, dans une monarchie tempérée par les lois, et surtout par les mœurs, il y a plus de vertu que l’auteur ne croit, et plus d’hommes qui lui ressemblent.
Si feu milord Bolingbroke m’avait montré sa huitième lettre sur l’Histoire, où la passion lui fait dire que «le gouvernement de son pays est composé d’un roi sans éclat, de nobles sans indépendance, et de communes sans liberté», je l’aurais prié de retrancher cette phrase dont le fond n’est pas vrai, et dont l’antithèse n’est pas juste; et de ne pas donner aux lecteurs lieu de croire que, dans ses écrits, le mécontent entraînait trop loin le philosophe.