[178] Les sommes employées à payer les primes sont levées sur la nation, ce qu’il ne faut point perdre de vue. L’effet d’une prime est d’augmenter pour le commerçant l’intérêt des fonds qu’il met dans le commerce; il peut donc se contenter d’un moindre profit. Ainsi, l’effet de ces primes est d’augmenter le prix des denrées pour le vendeur, ou de les diminuer pour l’acheteur, ou plutôt de produire à -la-fois les deux effets. Lorsqu’elles ont lieu seulement pour le commerce d’un lieu à un autre, leur effet est donc d’augmenter le prix au lieu de l’achat, et de le diminuer au lieu de la vente. Ainsi, proposer une prime d’exportation, c’est forcer tous les citoyens à payer pour que les consommateurs d’une denrée l’achètent plus cher, et que ceux qui la récoltent la vendent aussi plus cher.

Proposer une prime d’importation, c’est forcer tous les citoyens à payer pour que ceux qui ont besoin de certaines denrées puissent les acheter à meilleur marché.

L’établissement de ces primes ne peut donc être ni juste ni utile que pour des temps très courts et dans des circonstances particulières. Si elles sont perpétuelles et générales, elles ne servent qu’à rompre l’équilibre qui, dans l’état de liberté, s’établit naturellement entre les productions et les besoins de chaque espèce. K.

[179] L’abbé Castel de Saint-Pierre s’exprime ainsi, page 105 de son manuscrit intitulé: Annales politiques: «Colbert, grand travailleur, en négligeant les compagnies de commerce maritime pour avoir plus de soin des sciences curieuses et des beaux-arts, prit l’ombre pour le corps.» Mais Colbert fut si loin de négliger le commerce maritime, que ce fut lui seul qui l’établit: jamais ministre ne prit moins l’ombre pour le corps. C’est contredire une vérité reconnue de toute la France et de l’Europe.

Cette note a été écrite au mois d’août 1756.—Toute cette note est en effet dans l’édition de 1756. Les Annales de l’abbé de Saint-Pierre n’ont été imprimées qu’en 1758. B.

[180] Nous ne pouvons dissimuler ici que ces plaintes étaient justes. Le retranchement des rentes était une banqueroute; et toute banqueroute est un véritable crime, lorsqu’une nécessité absolue n’y contraint point. La morale des états n’est pas différente de celle des particuliers; et jamais un homme qui fraude ses créanciers ne sera digne d’estime, quelque bienfesant qu’il paraisse dans le reste de sa conduite. K.

[181] Un autre négociant, consulté par lui sur ce qu’il devait faire pour encourager le commerce, lui répondit, «Laisser faire, et laisser passer;» et il avait raison. Colbert fit précisément le contraire; il multiplia les droits de toute espèce, prodigua les réglements en tout genre. Quelques artistes instruits lui ayant donné des mémoires sur la méthode de fabriquer différentes espèces de tissus, sur l’art de la teinture, etc., il s’imagina d’ériger en lois ce qui n’était que la description des procédés usités dans les meilleures manufactures: comme s’il n’était pas de la nature des arts de perfectionner sans cesse leurs procédés; comme si le génie d’invention pouvait attendre pour agir la permission du législateur; comme si les produits des manufactures ne devaient pas changer, suivant les différentes modes de se vêtir, de se meubler. On condamnait à des peines infamantes les ouvriers qui s’écarteraient des règlements établis pour fixer la largeur d’une étoffe, le nombre des fils de la chaîne, la nature de la soie, du fil qu’on devait employer: et on a long-temps appelé ces réglements ridicules et tyranniques une protection accordée aux arts. On doit pardonner à Colbert d’avoir ignoré des principes inconnus de son temps, et même long-temps après lui; mais ces condamnations rigoureuses, cette tyrannie qui érige en crimes des actions légitimes en elles-mêmes, ne peuvent être excusées. K.

[182] Voyez, sur Colbert, une note des éditeurs de Kehl, au chant VII de la Henriade, tome X. B.

[183] Le premier lieutenant-général de police fut Gabriel Nicolas de La Reinie, de 1667 à 1697; le second, de 1697 à 1718, fut le marquis d’Argenson, dont j’ai parlé dans une note, tome XXII, page 291. B.

[184] Cette assertion a besoin d’être expliquée. M. de Voltaire n’ignorait pas que dans les républiques aristocratiques, comme Venise, comme la Pologne, le droit d’exercer les magistratures supérieures est un de ceux de la noblesse; qu’en Angleterre les pairs sont de vrais magistrats, et y forment seuls la noblesse. Il ne veut parler que des monarchies qui se sont élevées sur les débris du gouvernement féodal; et son observation est vraie pour tous ces pays. K.