[185] L’abbé de Saint-Pierre, dans ses Annales politiques, page 104 de son manuscrit, dit que «ces choses prouvent le nombre des fainéants; leur goût pour la fainéantise, qui suffit à entretenir et à nourrir d’autres espèces de fainéants......; que c’est présentement ce qu’est la nation italienne, où ces arts sont portés à une haute perfection; ils sont gueux, fainéants, paresseux, vains, occupés de niaiseries, etc.»
Ces réflexions grossières et écrites grossièrement n’en sont pas plus justes. Lorsque les Italiens réussirent le plus dans ces arts, c’était sous les Médicis, pendant que Venise était la plus guerrière et la plus opulente des républiques. C’était le temps où l’Italie produisit de grands hommes de guerre, et des artistes illustres en tout genre; et c’est de même dans les années florissantes de Louis XIV que les arts ont été le plus perfectionnés. L’abbé de Saint-Pierre s’est trompé dans beaucoup de choses, et a fait regretter que la raison n’ait pas secondé en lui les bonnes intentions.—Cette différence d’opinion entre les deux hommes des temps modernes qui ont consacré leur vie entière à plaider la cause de l’humanité avec le plus de constance et le zèle le plus pur, mérite de nous arrêter.
La magnificence dans les monuments publics est une suite de l’industrie et de la richesse d’une nation. Si la nation n’a point de dettes, si tous les impôts onéreux sont supprimés, si le revenu public n’est en quelque sorte que le superflu de la richesse publique, alors cette magnificence n’a rien qui blesse la justice. Elle peut même devenir avantageuse, parcequ’elle peut servir soit à former des ouvriers utiles à la société, soit à occuper ceux qui ne peuvent vivre que d’une espèce de travail, dans les temps où, par des circonstances particulières, ce travail vient à leur manquer. Les beaux-arts adoucissent les mœurs, servent à donner des charmes à la raison, à inspirer le goût de l’instruction. Ils peuvent devenir, entre les mains d’un gouvernement éclairé, un des meilleurs moyens d’adoucir ou d’élever les ames, de rendre les mœurs moins féroces ou moins grossières, de répandre des principes utiles.
Mais surcharger le peuple d’impôts pour étonner les étrangers par une vaine magnificence, obérer le trésor public pour embellir des jardins, bâtir des théâtres lorsqu’on manque de fontaines, élever des palais lorsqu’on n’a point de fonds pour creuser des canaux nécessaires à l’abondance publique, ce n’est point protéger les arts, c’est sacrifier un peuple entier à la vanité d’un seul homme.
Offrir un asile à ceux qui ont versé leur sang pour la pairie, élever aux dépens du public les enfants de ceux qui ont servi leur pays, c’est remplir un devoir de reconnaissance, c’est acquitter une dette sacrée pour la nation même: qui pourrait blâmer de tels établissements? Mais si l’on y déploie une magnificence inutile, si l’on emploie à secourir cent familles ce qui en eut soulagé deux cents, si ce qu’on sacrifie pour la vanité excède ce qu’on a dépensé en bienfesance, alors ces mêmes établissements méritent une juste critique. C’est surtout en ce point que l’amour de la justice l’emporte sur l’amour de la gloire. L’un et l’autre inspirent également le bien: mais l’amour de la justice apprend seul à le bien faire. Ainsi M. de Voltaire et l’abbé de Saint-Pierre avaient tous deux raison; et on ne peut leur reprocher que d’avoir exagéré leurs opinions. K.
[186] Charles Perrault, page 111 de ses Mémoires, que j’ai déjà cités page 156, dit que ce ne fut qu’après le départ de Bernin que les dessins de la façade, par Claude Perrault, furent présentés à Louis XIV. B.
[187] C’est ainsi que Voltaire s’exprimait en 1751. En 1756 il appelait Versailles un abîme de dépenses (tome XVIII, page 217). On a vu qu’il portait à plus de cinq cents millions, monnaie du temps, la dépense faite par Louis XIV à Versailles. Mirabeau, dans la neuvième de ses Lettres à mes commettants, avait dit, en 1789: «Le maréchal de Belle-Isle s’arrêta d’effroi quand il eut compté jusqu’à douze cents millions de dépenses faites à Versailles, et il n’osa sonder jusqu’au fond cet abîme.» Volney, dans ses Leçons d’histoire, faites en 1795 à l’école normale, porte les dépenses de Louis XIV pour Versailles à quatorze cents millions, à seize francs le marc, dit-il; ce qui fait plus de quatre milliards cinq cents millions, à cinquante-deux francs le marc. En rejetant les calculs de Mirabeau et de Volney, on peut s’en tenir à celui de Voltaire: voyez ma note, tome XXXIX, page 10. B.
[188] L’abbé de Saint-Pierre critique cet établissement, que presque toutes les nations ont imité.
[189] L’École militaire: voyez, tome XLVIII, l’Éloge funèbre de Louis XV; et, dans la Correspondance, la lettre à Paris Duverney, du 26 juillet 1756. B.
[190] Tous ces codes sont des monuments de l’ignorance où la France et toute l’Europe, à l’exception de l’Angleterre, étaient plongées sur les objets qui intéressent le plus les hommes. Pussort, loué par Despréaux, n’avait d’autre mérite que d’être parent de Colbert, et d’avoir montré autant de barbarie que de bassesse dans l’affaire de Fouquet. Le code criminel est une preuve du mépris que des hommes qui se croient au-dessus des lois osent quelquefois montrer pour le peuple; le code noir n’a servi qu’à montrer que les gens de loi consultés par Louis XIV n’avaient aucune idée des droits de l’humanité. K.