Le marquis de Torci, dans cette crise, proposa d’aller lui-même partager les outrages qu’on fesait au roi dans la personne du président Rouillé: mais comment pouvait-il espérer d’obtenir ce que les vainqueurs avaient déjà refusé? il ne devait s’attendre qu’à des conditions plus dures.
Les alliés commençaient déjà la campagne. Torci va sous un nom emprunté jusque dans La Haye (22 mai 1709). Le grand pensionnaire Heinsius est bien étonné quand on lui annonce que celui qui est regardé chez les étrangers comme le principal ministre de France est dans son antichambre. Heinsius avait été autrefois envoyé en France par le roi Guillaume, pour y discuter ses droits sur la principauté d’Orange. Il s’était adressé à Louvois, secrétaire d’état ayant le département du Dauphiné, sur la frontière duquel Orange est située. Le ministre de Guillaume parla vivement, non seulement pour son maître, mais pour les réformés d’Orange. Croirait-on que Louvois lui répondit qu’il le ferait mettre à la Bastille[35]? Un tel discours tenu à un sujet eût été odieux; tenu à un ministre étranger, c’était un insolent outrage au droit des nations. On peut juger s’il avait laissé des impressions profondes dans le cœur du magistrat d’un peuple libre.
Il y a peu d’exemples de tant d’orgueil suivi de tant d’humiliations. Le marquis de Torci, suppliant dans La Haye, au nom de Louis XIV, s’adressa au prince Eugène et au duc de Marlborough, après avoir perdu son temps avec Heinsius. Tous trois voulaient la continuation de la guerre. Le prince y trouvait sa grandeur et sa vengeance; le duc, sa gloire et une fortune immense qu’il aimait également; le troisième, gouverné par les deux autres, se regardait comme un Spartiate qui abaissait un roi de Perse. Ils proposèrent non pas une paix, mais une trève; et pendant cette trève une satisfaction entière pour tous leurs alliés, et aucune pour les alliés du roi; à condition que le roi se joindrait à ses ennemis pour chasser d’Espagne son propre petit-fils dans l’espace de deux mois, et que pour sûreté il commencerait par céder à jamais dix villes aux Hollandais dans la Flandre, par rendre Strasbourg et Brisach, et par renoncer à la souveraineté de l’Alsace. Louis XIV ne s’était pas attendu, quand il refusait autrefois un régiment au prince Eugène, quand Churchill n’était pas encore colonel en Angleterre, et qu’à peine le nom de Heinsius lui était connu, qu’un jour ces trois hommes lui imposeraient de pareilles lois. En vain Torci voulut tenter Marlborough par l’offre de quatre millions: le duc, qui aimait autant la gloire que l’argent, et qui, par ses gains immenses produits par des victoires, était au-dessus de quatre millions, laissa au ministre de France la douleur d’une proposition honteuse et inutile. Torci rapporta au roi les ordres de ses ennemis. Louis XIV fit alors ce qu’il n’avait jamais fait avec ses sujets. Il se justifia devant eux; il adressa aux gouverneurs des provinces, aux communautés des villes, une lettre circulaire, par laquelle en rendant compte à ses peuples du fardeau qu’il était obligé de leur faire encore soutenir, il excitait leur indignation, leur honneur, et même leur pitié[36]. Les politiques dirent que Torci n’était allé s’humilier à La Haye que pour mettre les ennemis dans leur tort, pour justifier Louis XIV aux yeux de l’Europe, et pour animer les Français par le ressentiment de l’outrage fait en sa personne à la nation; mais il n’y était allé réellement que pour demander la paix. On laissa même encore quelques jours le président Rouillé à La Haye, pour tâcher d’obtenir des conditions moins accablantes: et pour toute réponse, les États ordonnèrent à Rouillé de partir dans vingt-quatre heures.
Louis XIV, à qui l’on rapporta des réponses si dures, dit en plein conseil: «Puisqu’il faut faire la guerre, j’aime mieux la faire à mes ennemis qu’à mes enfants.» Il se prépara donc à tenter encore la fortune en Flandre. La famine, qui désolait les campagnes, fut une ressource pour la guerre. Ceux qui manquaient de pain se firent soldats. Beaucoup de terres restèrent en friche; mais on eut une armée. Le maréchal de Villars, qu’on avait envoyé commander l’année précédente en Savoie quelques troupes dont il avait réveillé l’ardeur, et qui avait eu quelques petits succès, fut rappelé en Flandre, comme celui en qui l’état mettait son espérance.
Déjà Marlborough avait pris Tournai (29 juillet 1709), dont Eugène avait couvert le siége. Déjà ces deux généraux marchaient pour investir Mons. Le maréchal de Villars s’avança pour les en empêcher. Il avait avec lui le maréchal de Boufflers, son ancien, qui avait demandé à servir sous lui. Boufflers aimait véritablement le roi et la patrie. Il prouva, en cette occasion (malgré la maxime d’un homme de beaucoup d’esprit), que dans un état monarchique, et surtout sous un bon maître, il y a des vertus. Il y en a, sans doute, tout autant que dans les républiques, avec moins d’enthousiasme peut-être, mais avec plus de ce qu’on appelle honneur[37].
Dès que les Français s’avancèrent pour s’opposer à l’investissement de Mons, les alliés vinrent les attaquer près des bois de Blangies et du village de Malplaquet.
L’armée des alliés était d’environ quatre-vingt mille combattants, et celle du maréchal de Villars d’environ soixante et dix mille. Les Français traînaient avec eux quatre-vingts pièces de canon, les alliés cent quarante. Le duc de Marlborough commandait l’aile droite, où étaient les Anglais et les troupes allemandes à la solde d’Angleterre. Le prince Eugène était au centre; Tilli et un comte de Nassau à la gauche, avec les Hollandais.
(11 septembre 1709) Le maréchal de Villars prit pour lui la gauche, et laissa la droite au maréchal de Boufflers. Il avait retranché son armée à la hâte, manœuvre probablement convenable à des troupes inférieures en nombre, long-temps malheureuses, dont la moitié était composée de nouvelles recrues, et convenable encore à la situation de la France, qu’une défaite entière eût mise aux derniers abois. Quelques historiens ont blâmé le général dans sa disposition. Il devait, disaient-ils, passer une large trouée, au lieu de la laisser devant lui. Ceux qui, de leur cabinet, jugent ainsi ce qui se passe sur un champ de bataille, ne sont-ils pas trop habiles?
Tout ce que je sais, c’est que le maréchal dit lui-même que les soldats, qui, ayant manqué de pain un jour entier, venaient de le recevoir, en jetèrent une partie pour courir plus légèrement au combat. Il y a eu, depuis plusieurs siècles, peu de batailles plus disputées et plus longues, aucune plus meurtrière. Je ne dirai autre chose de cette bataille que ce qui fut avoué de tout le monde. La gauche des ennemis, où combattaient les Hollandais, fut presque toute détruite, et même poursuivie la baïonnette au bout du fusil. Marlborough, à la droite, fesait et soutenait les plus grands efforts. Le maréchal de Villars dégarnit un peu son centre pour s’opposer à Marlborough, et alors même ce centre fut attaqué. Les retranchements qui le couvraient furent emportés. Le régiment des gardes, qui les défendait, ne put résister. Le maréchal, en accourant de sa gauche à son centre, fut blessé, et la bataille fut perdue. Le champ était jonché de près de trente mille morts ou mourants.
On marchait sur les cadavres entassés, surtout au quartier des Hollandais. La France ne perdit guère plus de huit mille hommes dans cette journée. Ses ennemis en laissèrent environ vingt et un mille tués ou blessés; mais le centre étant forcé, les deux ailes coupées, ceux qui avaient fait le plus grand carnage furent les vaincus.