Le maréchal de Boufflers[38] fit la retraite en bon ordre, aidé du prince de Tingri-Montmorenci, depuis maréchal de Luxembourg, héritier du courage de ses pères. L’armée se retira entre le Quesnoi et Valenciennes, emportant plusieurs drapeaux et étendards pris sur les ennemis. Ces dépouilles consolèrent Louis XIV: et on compta pour une victoire l’honneur de l’avoir disputée si long-temps, et de n’avoir perdu que le champ de bataille. Le maréchal de Villars, en revenant à la cour, assura le roi que, sans sa blessure, il aurait remporté la victoire. J’en ai vu ce général persuadé, mais j’ai vu peu de personnes qui le crussent.

On peut s’étonner qu’une armée qui avait tué aux ennemis deux tiers plus de monde qu’elle n’en avait perdu, n’essayât pas d’empêcher que ceux qui n’avaient eu d’autre avantage que celui de coucher au milieu de leurs morts, allassent faire le siége de Mons. Les Hollandais craignirent pour cette entreprise: ils hésitèrent. Mais le nom de bataille perdue impose aux vaincus, et les décourage. Les hommes ne font jamais tout ce qu’ils peuvent faire; et le soldat à qui on dit qu’il a été battu craint de l’être encore. Ainsi, Mons fut assiégé et pris (20 octobre 1709), et toujours pour les Hollandais, qui le gardèrent, ainsi que Tournai et Lille.

CHAPITRE XXII.
Louis XIV continue à demander la paix et à se défendre. Le duc de Vendôme affermit le roi d’Espagne sur le trône.

Non seulement les ennemis avançaient ainsi pied à pied, et fesaient tomber de ce côté toutes les barrières de la France; mais ils prétendaient, aidés du duc de Savoie, aller surprendre la Franche-Comté, et pénétrer par les deux bouts dans le cœur du royaume. Le général Merci, chargé de faciliter cette entreprise, en entrant dans la Haute-Alsace par Bâle, fut heureusement arrêté, près de l’île de Neubourg, sur le Rhin, par le comte, depuis maréchal, Du Bourg (26 août 1709). Je ne sais par quelle fatalité ceux qui ont porté le nom de Merci ont toujours été aussi malheureux qu’estimés. Celui-ci fut vaincu de la manière la plus complète. Rien ne fut entrepris du côté de la Savoie[39], mais on n’en craignait pas moins du côté de la Flandre; et l’intérieur du royaume était dans un état si languissant, que le roi demanda encore la paix en suppliant. Il offrait de reconnaître l’archiduc pour roi d’Espagne, de ne donner aucun secours à son petit-fils, et de l’abandonner à sa fortune; de donner quatre places en otage; de rendre Strasbourg et Brisach; de renoncer à la souveraineté de l’Alsace, et de n’en garder que la préfecture; de raser toutes ses places, depuis Bâle jusqu’à Philipsbourg; de combler le port si long-temps redoutable de Dunkerque, et d’en raser les fortifications; de laisser aux États-Généraux Lille, Tournai, Ypres, Menin, Furnes, Condé, Maubeuge. Voilà les points principaux qui devaient servir de fondement à la paix qu’il implorait.

Les alliés voulurent encore goûter le triomphe de discuter les soumissions de Louis XIV. On permit à ses plénipotentiaires de venir, au commencement de 1710, porter dans la petite ville de Gertruidenberg les prières de ce monarque. Il choisit le maréchal d’Uxelles, homme froid, taciturne, d’un esprit plus sage qu’élevé et hardi, et l’abbé, depuis cardinal, de Polignac, l’un des plus beaux esprits et des plus éloquents de son siècle, qui imposait par sa figure et par ses graces. L’esprit, la sagesse, l’éloquence, ne sont rien dans des ministres, lorsque le prince n’est pas heureux. Ce sont les victoires qui font les traités. Les ambassadeurs de Louis XIV furent plutôt confinés qu’admis à Gertruidenberg. Les députés venaient entendre leurs offres, et les rapportaient à La Haye au prince Eugène, au duc de Marlborough, au comte de Zinzendorf, ambassadeur de l’empereur; et ces offres étaient toujours reçues avec mépris. On leur insultait par des libelles outrageants, tous composés par des réfugiés français, devenus plus ennemis de la gloire de Louis XIV que Marlborough et Eugène.

Les plénipotentiaires de France poussèrent l’humiliation jusqu’à promettre que le roi donnerait de l’argent pour détrôner Philippe V, et ne furent point écoutés. On exigea que Louis XIV, pour préliminaires, s’engageât seul à chasser d’Espagne son petit-fils, dans deux mois, par la voie des armes. Cette inhumanité absurde, beaucoup plus outrageante qu’un refus, était inspirée par de nouveaux succès.

Tandis que les alliés parlaient ainsi en maîtres irrités contre la grandeur et la fierté de Louis XIV, également abaissées, ils prenaient la ville de Douai (juin 1710). Ils s’emparèrent bientôt après de Béthune, d’Aire, de Saint-Venant; et le lord Stair proposa d’envoyer des partis jusqu’à Paris.

Presque dans le même temps, l’armée de l’archiduc, commandée en Espagne par Gui de Staremberg, le général allemand qui avait le plus de réputation après le prince Eugène, remporta, près de Saragosse (20 août 1710), une victoire complète sur l’armée en qui le parti de Philippe V avait mis son espérance, à la tête de laquelle était le marquis de Bay, général malheureux. On remarqua encore que les deux princes qui se disputaient l’Espagne, et qui étaient l’un et l’autre à portée de leur armée, ne se trouvèrent pas à cette bataille. De tous les princes pour qui on combattait en Europe, il n’y avait alors que le duc de Savoie qui fit la guerre par lui-même. Il était triste qu’il n’acquît cette gloire qu’en combattant contre ses deux filles, dont il voulait détrôner l’une pour acquérir en Lombardie un peu de terrain, sur lequel l’empereur Joseph lui fesait déjà des difficultés, et dont on l’aurait dépouillé à la première occasion.

Cet empereur était heureux partout, et n’était nulle part modéré dans son bonheur. Il démembrait de sa seule autorité la Bavière; il en donnait les fiefs à ses parents et à ses créatures. Il dépouillait le jeune duc de La Mirandole en Italie; et les princes de l’empire lui entretenaient une armée vers le Rhin, sans penser qu’ils travaillaient à cimenter un pouvoir qu’ils craignaient: tant était encore dominante dans les esprits la vieille haine contre le nom de Louis XIV, qui semblait le premier des intérêts. La fortune de Joseph le fit encore triompher des mécontents de Hongrie. La France avait suscité contre lui le prince Ragotski, armé pour ses prétentions et pour celles de son pays. Ragotski fut battu, ses villes prises, son parti ruiné. Ainsi Louis XIV était également malheureux au-dehors, au-dedans, sur mer et sur terre, dans les négociations publiques et dans les intrigues secrètes.

Toute l’Europe croyait alors que l’archiduc Charles, frère de l’heureux Joseph, régnerait sans concurrent en Espagne. L’Europe était menacée d’une puissance plus terrible que celle de Charles-Quint; et c’était l’Angleterre, long-temps ennemie de la branche d’Autriche espagnole, et la Hollande, son esclave révoltée, qui s’épuisaient pour l’établir. Philippe V, réfugié à Madrid, en sortit encore, et se retira à Valladolid; tandis que l’archiduc Charles fit son entrée en vainqueur dans la capitale.