Sa mort prévint tous ses desseins. La maison de Hanovre, qu’elle regardait comme étrangère, et qu’elle n’aimait pas, lui succéda; ses ministres furent persécutés.

Le vicomte de Bolingbroke, qui était venu donner la paix à Louis XIV avec une grandeur égale à celle de ce monarque, fut obligé de venir chercher un asile en France, et d’y reparaître en suppliant. Le duc d’Ormond, l’ame du parti du prétendant, choisit le même refuge. Harlay, comte d’Oxford, eut plus de courage. C’était à lui qu’on en voulait; il resta fièrement dans sa patrie; il y brava la prison où il fut renfermé, et la mort dont on le menaçait. C’était une ame sereine, inaccessible à l’envie, à l’amour des richesses et à la crainte du supplice. Son courage même le sauva, et ses ennemis dans le parlement l’estimèrent trop pour prononcer son arrêt.

Louis XIV touchait alors à sa fin. Il est difficile de croire qu’à son âge de soixante et dix-sept ans, dans la détresse où était son royaume, il osât s’exposer à une nouvelle guerre contre l’Angleterre en faveur du prétendant, reconnu par lui pour roi, et qu’on appelait alors le chevalier de Saint-George; cependant le fait est très certain. Il faut avouer que Louis eut toujours dans l’ame une élévation qui le portait aux grandes choses en tout genre. Le comte de Stair, ambassadeur d’Angleterre, l’avait bravé. Il avait été forcé de renvoyer de France Jacques III, comme dans sa jeunesse on avait chassé Charles II et son frère. Ce prince était caché en Lorraine, à Commerci. Le duc d’Onnond et le vicomte de Bolingbroke intéressèrent la gloire du roi de France; ils le flattèrent d’un soulèvement en Angleterre, et surtout en Écosse, contre George Iᵉʳ. Le prétendant n’avait qu’à paraître: on ne demandait qu’un vaisseau, quelques officiers et un peu d’argent. Le vaisseau et les officiers furent accordés sans délibérer; ce ne pouvait être un vaisseau de guerre, les traités ne le permettaient pas. L’Épine d’Anican, célèbre armateur, fournit le navire de transport, du canon et des armes. A l’égard de l’argent, le roi n’en avait point. On ne demandait que quatre cent mille écus, et ils ne se trouvèrent pas. Louis XIV écrivit de sa main au roi d’Espagne, Philippe V, son petit-fils, qui les prêta. Ce fut avec ce secours que le prétendant passa secrètement en Écosse. Il y trouva en effet un parti considérable; mais il venait d’être défait par l’armée anglaise du roi George.

Louis était déjà mort; le prétendant revint cacher dans Commerci la destinée qui le poursuivit toute sa vie, pendant que le sang de ses partisans coulait en Angleterre suc les échafauds.

Nous verrons dans les chapitres réservés à la vie privée et aux anecdotes comment mourut Louis XIV au milieu des cabales odieuses de son confesseur, et des plus méprisables querelles théologiques qui aient jamais troublé des esprits ignorants et inquiets. Mais je considère ici l’état où il laissa l’Europe.

La puissance de la Russie s’affermissait chaque jour dans le Nord, et cette création d’un nouveau peuple et d’un nouvel empire était encore trop ignorée en France, en Italie, et en Espagne.

La Suède, ancienne alliée de la France, et autrefois la terreur de la maison d’Autriche, ne pouvait plus se défendre contre les Russes, et il ne restait à Charles XII que de la gloire.

Un simple électorat d’Allemagne commençait à devenir une puissance prépondérante. Le second roi de Prusse, électeur de Brandebourg, avec de l’économie et une armée, jetait les fondements d’une puissance jusque-là inconnue.

La Hollande jouissait encore de la considération qu’elle avait acquise dans la dernière guerre contre Louis XIV: mais le poids qu’elle mettait dans la balance devint toujours moins considérable. L’Angleterre, agitée de troubles dans les premières années du règne d’un électeur de Hanovre, conserva toute sa force et toute son influence. Les états de la maison d’Autriche languirent sous Charles VI; mais la plupart des princes de l’empire firent fleurir leurs états. L’Espagne respira sous Philippe V, qui devait son trône à Louis XIV. L’Italie fut tranquille jusqu’à l’année 1717. Il n’y eut aucune querelle ecclésiastique en Europe qui pût donner au pape un prétexte de faire valoir ses prétentions, ou qui pût le priver des prérogatives qu’il a conservées. Le jansénisme seul troubla la France, mais sans faire de schisme, sans exciter de guerre civile.

CHAPITRE XXV.
Particularités et anecdotes du règne de Louis XIV[58].