Les anecdotes sont un champ resserré où l’on glane après la vaste moisson de l’histoire; ce sont de petits détails long-temps cachés, et de là vient le nom d’anecdotes; ils intéressent le public quand ils concernent des personnages illustres.
Les vies des grands hommes, dans Plutarque, sont un recueil d’anecdotes plus agréables que certaines: comment aurait-il eu des mémoires fidèles de la vie privée de Thésée et de Lycurgue? Il y a, dans la plupart des maximes qu’il met dans la bouche de ses héros, plus d’utilité morale que de vérité historique.
L’Histoire secrète de Justinien par Procope est une satire dictée par la vengeance; et quoique la vengeance puisse dire la vérité, cette satire, qui contredit l’histoire publique de Procope, ne paraît pas toujours vraie.
Il n’est pas permis aujourd’hui d’imiter Plutarque, encore moins Procope. Nous n’admettons pour vérités historiques que celles qui sont garanties. Quand des contemporains, comme le cardinal de Retz et le duc de La Rochefoucauld, ennemis l’un de l’autre, confirment le même fait dans leurs Mémoires, ce fait est indubitable; quand ils se contredisent, il faut douter: ce qui n’est point vraisemblable ne doit point être cru, à moins que plusieurs contemporains dignes de foi ne déposent unanimement.
Les anecdotes les plus utiles et les plus précieuses sont les écrits secrets que laissent les grands princes, quand la candeur de leur ame se manifeste dans ces monuments; tels sont ceux que je rapporte de Louis XIV[59].
Les détails domestiques amusent seulement la curiosité; les faiblesses qu’on met au grand jour ne plaisent qu’à la malignité, à moins que ces mêmes faiblesses n’instruisent, ou par les malheurs qui les ont suivies, ou par les vertus qui les ont réparées.
Les mémoires secrets des contemporains sont suspects de partialité; ceux qui écrivent une ou deux générations après doivent user de la plus grande circonspection, écarter le frivole, réduire l’exagéré, et combattre la satire.
Louis XIV mit dans sa cour, comme dans son règne, tant d’éclat et de magnificence, que les moindres détails de sa vie semblent intéresser la postérité, ainsi qu’ils étaient l’objet de la curiosité de toutes les cours de l’Europe et de tous les contemporains. La splendeur de son gouvernement s’est répandue sur ses moindres actions. On est plus avide, surtout en France, de savoir les particularités de sa cour que les révolutions de quelques autres états. Tel est l’effet de la grande réputation. On aime mieux apprendre ce qui se passait dans le cabinet et dans la cour d’Auguste, que le détail des conquêtes d’Attila ou de Tamerlan.
Voilà pourquoi il n’y a guère d’historiens qui n’aient publié les premiers goûts de Louis XIV pour la baronne de Beauvais, pour mademoiselle d’Argencourt, pour la nièce du cardinal Mazarin, qui fut mariée au comte de Soissons, père du prince Eugène; surtout pour Marie Mancini, sa sœur, qui épousa ensuite le connétable Colonne.
Il ne régnait pas encore quand ces amusements occupaient l’oisiveté où le cardinal Mazarin, qui gouvernait despotiquement, le laissait languir. L’attachement seul pour Marie Mancini fut une affaire importante, parcequ’il l’aima assez pour être tenté de l’épouser, et fut assez maître de lui-même pour s’en séparer[60]. Cette victoire qu’il remporta sur sa passion commença à faire connaître qu’il était né avec une grande ame. Il en remporta une plus forte et plus difficile en laissant le cardinal Mazarin maître absolu. La reconnaissance l’empêcha de secouer le joug qui commençait à lui peser. C’était une anecdote très connue à la cour, qu’il avait dit après la mort du cardinal: «Je ne sais pas ce que j’aurais fait, s’il avait vécu plus long-temps[61].»