Il s’occupa à lire des livres d’agrément dans ce loisir; il lisait surtout avec la connétable Colonne, qui avait de l’esprit ainsi que toutes ses sœurs. Il se plaisait aux vers et aux romans, qui, en peignant la galanterie et la grandeur, flattaient en secret son caractère. Il lisait les tragédies de Corneille, et se formait le goût, qui n’est que la suite d’un sens droit, et le sentiment prompt d’un esprit bien fait. La conversation de sa mère et des dames de sa cour ne contribua pas peu à lui faire goûter cette fleur d’esprit, et à le former à cette politesse singulière qui commençaient dès-lors à caractériser la cour. Anne d’Autriche y avait apporté une certaine galanterie noble et fière, qui tenait du génie espagnol de ces temps-là , et y avait joint les grâces, la douceur, et une liberté décente, qui n’étaient qu’en France[62]. Le roi fit plus de progrès dans cette école d’agréments depuis dix-huit ans jusqu’à vingt, qu’il n’en avait fait dans les sciences sous son précepteur, l’abbé de Beaumont, depuis archevêque de Paris. On ne lui avait presque rien appris. Il eût été à desirer qu’au moins on l’eût instruit de l’histoire, et surtout de l’histoire moderne; mais ce qu’on en avait alors était trop mal écrit. Il était triste qu’on n’eût encore réussi que dans les romans inutiles, et que ce qui était nécessaire fût rebutant. On fit imprimer sous son nom une Traduction des Commentaires de César, et une de Florus sous le nom de son frère: mais ces princes n’y eurent d’autre part que celle d’avoir eu inutilement pour leurs thèmes quelques endroits de ces auteurs.
Celui qui présidait à l’éducation du roi, sous le premier maréchal de Villeroi, son gouverneur, était tel qu’il le fallait, savant et aimable: mais les guerres civiles nuisirent à cette éducation, et le cardinal Mazarin souffrait volontiers qu’on donnât au roi peu de lumières. Lorsqu’il s’attacha à Marie Mancini, il apprit aisément l’italien pour elle; et dans le temps de son mariage, il s’appliqua à l’espagnol moins heureusement. L’étude qu’il avait trop négligée avec ses précepteurs, au sortir de l’enfance, une timidité qui venait de la crainte de se compromettre, et l’ignorance où le tenait le cardinal Mazarin, firent penser à toute la cour qu’il serait toujours gouverné comme Louis XIII, son père.
Il n’y eut qu’une occasion où ceux qui savent juger de loin prévirent ce qu’il devait être; ce fut lorsqu’en 1655, après l’extinction des guerres civiles, après sa première campagne et son sacre, le parlement voulut encore s’assembler au sujet de quelques édits; le roi partit de Vincennes, en habit de chasse, suivi de toute sa cour, entra au parlement en grosses bottes, le fouet à la main, et prononça ces propres mots: «On sait les malheurs qu’ont produits vos assemblées; j’ordonne qu’on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le premier président, je vous défends de souffrir des assemblées, et à pas un de vous de les demander[63].»
Sa taille déjà majestueuse, la noblesse de ses traits, le ton et l’air de maître dont il parla, imposèrent plus que l’autorité de son rang, qu’on avait jusque-là peu respectée. Mais ces prémices de sa grandeur semblèrent se perdre le moment d’après; et les fruits n’en parurent qu’après la mort du cardinal.
La cour, depuis le retour triomphant de Mazarin, s’occupait de jeu, de ballets, de la comédie, qui, à peine née en France, n’était pas encore un art, et de la tragédie, qui était devenue un art sublime entre les mains de Pierre Corneille. Un curé de Saint-Germain-l’Auxerrois, qui penchait vers les idées rigoureuses des jansénistes, avait écrit souvent à la reine contre ces spectacles dès les premières années de la régence. Il prétendit que l’on était damné pour y assister; il fit même signer cet anathème par sept docteurs de Sorbonne; mais l’abbé de Beaumont, précepteur du roi, se munit de plus d’approbations de docteurs, que le rigoureux curé n’avait apporté de condamnations. Il calma ainsi les scrupules de la reine; et quand il fut archevêque de Paris, il autorisa le sentiment qu’il avait défendu étant abbé. Vous trouverez ce fait dans les Mémoires de la sincère madame de Motteville.
Il faut observer que depuis que le cardinal de Richelieu avait introduit à la cour les spectacles réguliers, qui ont enfin rendu Paris la rivale d’Athènes, non seulement il y eut toujours un banc pour l’Académie, qui possédait plusieurs ecclésiastiques dans son corps, mais qu’il y en eut un particulier pour les évêques.
Le cardinal Mazarin, en 1646 et en 1654, fit représenter sur le théâtre du Palais-Royal et du Petit-Bourbon, près du Louvre, des opéra italiens, exécutés par des voix qu’il fit venir d’Italie. Ce spectacle nouveau était né depuis peu à Florence, contrée alors favorisée de la fortune comme de la nature, et à laquelle on doit la reproduction de plusieurs arts anéantis pendant des siècles, et la création de quelques uns. C’était en France un reste de l’ancienne barbarie, de s’opposer à l’établissement de ces arts.
Les jansénistes, que les cardinaux de Richelieu et de Mazarin voulurent réprimer, s’en vengèrent contre les plaisirs que ces deux ministres procuraient à la nation. Les luthériens et les calvinistes en avaient usé ainsi du temps du pape Léon X. Il suffit d’ailleurs d’être novateur pour être austère. Les mêmes esprits, qui bouleverseraient un état pour établir une opinion souvent absurde, anathématisent les plaisirs innocents nécessaires à une grande ville, et des arts qui contribuent à la splendeur d’une nation. L’abolition des spectacles serait une idée plus digne du siècle d’Attila que du siècle de Louis XIV.
La danse, qui peut encore se compter parmi les arts[64], parcequ’elle est asservie à des règles, et qu’elle donne de la grace au corps, était un des plus grands amusements de la cour. Louis XIII n’avait dansé qu’une fois dans un ballet, en 1625; et ce ballet était d’un goût grossier, qui n’annonçait pas ce que les arts furent en France trente ans après. Louis XIV excellait dans les danses graves, qui convenaient à la majesté de sa figure, et qui ne blessaient pas celle de son rang[65]. Les courses de bagues, qu’on fesait quelquefois, et où l’on étalait déjà une grande magnificence, fesaient paraître avec éclat son adresse à tous les exercices. Tout respirait les plaisirs et la magnificence qu’on connaissait alors. C’était peu de chose en comparaison de ce qu’on vit quand le roi régna par lui-même; mais c’était de quoi étonner, après les horreurs d’une guerre civile, et après la tristesse de la vie sombre et retirée de Louis XIII. Ce prince malade et chagrin n’avait été ni servi, ni logé, ni meublé en roi. Il n’y avait pas pour cent mille écus de pierreries appartenantes à la couronne. Le cardinal Mazarin n’en laissa que pour douze cent mille; et aujourd’hui il y en a pour environ vingt millions de livres.
(1660) Tout prit au mariage de Louis XIV un caractère plus grand de magnificence et de goût qui augmenta toujours depuis. Quand il fit son entrée avec la reine son épouse, Paris vit avec une admiration respectueuse et tendre cette jeune reine, qui avait de la beauté, portée dans un char superbe, d’une invention nouvelle; le roi à cheval, à coté d’elle, paré de tout ce que l’art avait pu ajouter à sa beauté mâle et héroïque qui arrêtait tous les regards.