Fouquet, pour avoir dissipé les finances de l’état, et pour en avoir usé comme des siennes propres, n’en avait pas moins de grandeur dans l’ame. Ses déprédations n’avaient été que des magnificences et des libéralités. (1661) Il fit porter à l’épargne le prix de sa charge, et cette belle action ne le sauva pas. On attira avec adresse à Nantes un homme qu’un exempt et deux gardes pouvaient arrêter à Paris. Le roi lui fit des caresses avant sa disgrace. Je ne sais pourquoi la plupart des princes affectent d’ordinaire de tromper par de fausses bontés ceux de leurs sujets qu’ils veulent perdre. La dissimulation alors est l’opposé de la grandeur. Elle n’est jamais une vertu, et ne peut devenir un talent estimable que quand elle est absolument nécessaire. Louis XIV parut sortir de son caractère; mais on lui avait fait entendre que Fouquet fesait de grandes fortifications à Belle-Isle, et qu’il pouvait avoir trop de liaisons au-dehors et au-dedans du royaume. Il parut bien, quand il fut arrêté et conduit à la Bastille et à Vincennes, que son parti n’était autre chose que l’avidité de quelques courtisans et de quelques femmes, qui recevaient de lui des pensions, et qui l’oublièrent dès qu’il ne fut plus en état d’en donner. Il lui resta d’autres amis, et cela prouve qu’il en méritait. L’illustre madame de Sévigné, Pellisson, Gourville, mademoiselle Scudéri, plusieurs gens de lettres, se déclarèrent hautement pour lui, et le servirent avec tant de chaleur, qu’ils lui sauvèrent la vie.

On connaît ces vers de Hesnault, le traducteur de Lucrèce, contre Colbert, le persécuteur de Fouquet:

Ministre avare et lâche, esclave malheureux,
Qui gémis sous le poids des affaires publiques;
Victime dévouée aux chagrins politiques,
Fantôme révéré sous un titre onéreux;

Vois combien des grandeurs le comble est dangereux;
Contemple de Fouquet les funestes reliques,
Et, tandis qu’à sa perte en secret tu t’appliques,
Crains qu’on ne te prépare un destin plus affreux:

Sa chute quelque jour te peut être commune.
Crains ton poste, ton rang, la cour, et la fortune.
Nul ne tombe innocent d’où l’on te voit monté.

Cesse donc d’animer ton prince à son supplice;
Et, près d’avoir besoin de toute sa bonté,
Ne le fais pas user de toute sa justice.

M. Colbert, à qui l’on parla de ce sonnet injurieux, demanda si le roi y était offensé. On lui dit que non: «Je ne le suis donc pas,» répondit le ministre.

Il ne faut jamais être la dupe de ces réponses méditées, de ces discours publics que le cœur désavoue. Colbert paraissait modéré, mais il poursuivait la mort de Fouquet avec acharnement. On peut être bon ministre et vindicatif. Il est triste qu’il n’ait pas su être aussi généreux que vigilant. [71] Un des plus implacables de ses persécuteurs était Michel Le Tellier, alors secrétaire d’état, et son rival en crédit. C’est celui-là même qui fut depuis chancelier. Quand on lit son oraison funèbre, et qu’on la compare avec sa conduite, que peut-on penser, sinon qu’une oraison funèbre n’est qu’une déclamation? Mais le chancelier Séguier, président de la commission, fut celui des juges de Fouquet qui poursuivit sa mort avec le plus d’acharnement, et qui le traita avec le plus de dureté.

Il est vrai que, faire le procès du surintendant, c’était accuser la mémoire du cardinal Mazarin. Les plus grandes déprédations dans les finances étaient son ouvrage. Il s’était approprié en souverain plusieurs branches des revenus de l’état. Il avait traité en son nom et à son profit des munitions des armées. «Il imposait (dit Fouquet dans ses défenses), par lettres de cachet, des sommes extraordinaires sur les généralités; ce qui ne s’était jamais fait que par lui et pour lui, et ce qui est punissable de mort par les ordonnances.» C’est ainsi que le cardinal avait amassé des biens immenses, que lui-même ne connaissait plus.

J’ai entendu conter à feu M. de Caumartin[72], intendant des finances, que, dans sa jeunesse, quelques années après la mort du cardinal, il avait été au palais Mazarin, où logeaient le duc, son héritier, et la duchesse Hortense; qu’il y vit une grande armoire de marqueterie, fort profonde, qui tenait du haut jusqu’en bas tout le fond d’un cabinet. Les clefs en avaient été perdues depuis long-temps, et l’on avait négligé d’ouvrir les tiroirs. M. de Caumartin, étonné de cette négligence, dit à la duchesse de Mazarin qu’on trouverait peut-être des curiosités dans cette armoire. On l’ouvrit: elle était toute remplie de quadruples, de jetons et de médailles d’or. Madame de Mazarin en jeta au peuple des poignées par les fenêtres pendant plus de huit jours[73].